La science grecque passée à l'arabe : le siècle des traducteurs de Bagdad (830)
En 830, la plus grande ville à l'ouest de Chang'an disposait d'un hôtel des monnaies, d'un réseau de canaux et d'une poste impériale, mais d'aucun livre de géométrie, de médecine ou de logique dans sa propre langue. En deux siècles, la quasi-totalité de la littérature scientifique profane grecque fut achetée, discutée et rendue en arabe — pour l'essentiel par des chrétiens, pour l'essentiel via le syriaque, à des tarifs qui firent de la traduction l'un des métiers les mieux payés de Bagdad. Ce ne fut pas une œuvre de conservation, et cela ne se passa pas dans une Maison de la Sagesse.
En 827 ou 828, un traducteur nommé al-Ḥajjāj ibn Yūsuf ibn Maṭar acheva de faire passer en arabe la Syntaxe mathématique de Ptolémée pour le calife al-Maʾmūn. Toutes les langues d'Europe appellent désormais ce livre l'Almageste, d'après le titre arabe d'al-Ḥajjāj. L'emblème est juste : entre les années 780 et l'an mille environ, presque toute la bibliothèque scientifique profane du monde grec — Aristote, Galien, Euclide, Ptolémée, Archimède, Hippocrate, Apollonius, Dioscoride — fut commandée livre par livre par des califes, des vizirs et de riches médecins, puis traduite pour l'essentiel par des chrétiens nestoriens, jacobites et melkites travaillant sur des versions syriaques que leurs propres écoles ecclésiastiques avaient établies trois siècles plus tôt. Quatre mois avant sa mort, ce même calife ordonna l'interrogatoire de tous les juges de son empire sur un point de doctrine.
Avant : un empire qui avait tout, sauf cette bibliothèque
En 762, le calife al-Manṣūr traça une ville ronde sur la rive occidentale du Tigre et la nomma Ville de la Paix. Quarante ans plus tard, c'était la plus grande cité à l'ouest de Chang'an. Elle avait un hôtel des monnaies, un réseau de canaux, un service postal de renseignement hérité des Sassanides, une magistrature, une armée permanente recrutée au Khurāsān et une cour capable de payer tout ce qu'elle désirait. Ce qu'elle n'avait pas, c'était un seul livre de géométrie, de médecine, d'astronomie ou de logique en arabe. Pas un. La langue du Coran, de la plus grande poésie lyrique alors produite sur terre, et d'une chancellerie impériale administrant un territoire allant de l'Indus à l'Atlantique, n'avait pas de mot pour hypoténuse, pas de mot pour syllogisme, pas de mot pour artère, et pas de prose dans laquelle de tels mots auraient pu servir 1.
C'est le fait autour duquel tourne cette notice, et il est facile de l'énoncer de travers. Il ne signifie pas que les Arabes de 762 étaient ignorants. Ils étaient, dans leurs propres sciences, prodigieusement savants — plus systématiquement que n'importe quelle population lisant le latin à la même date. Il signifie quelque chose de plus étroit et de plus étrange : qu'une bibliothèque déterminée existait, en grec et en syriaque, à quelques centaines de kilomètres au nord et à l'ouest, et que ceux qui dirigeaient le plus vaste empire du monde ne l'avaient pas lue.
Les sciences que les Arabes possédaient déjà
Les sciences arabes indigènes du VIIIe siècle étaient des disciplines achevées, dotées de leurs méthodes, de leurs controverses et de leur corps professionnel. Elles ne préparaient rien. Elles étaient un travail accompli.
- Grammaire et lexicographie. Al-Khalīl ibn Aḥmad al-Farāhīdī (mort vers 791), à Bassora, composa le Kitāb al-ʿAyn, premier dictionnaire arabe, organisé par point d'articulation phonétique et non par ordre alphabétique, et codifia les mètres quantitatifs de la poésie arabe. Son élève Sībawayh, un Persan mort vers 796, écrivit al-Kitāb — quelque neuf cents pages de syntaxe, de morphologie et de phonologie, éditées après sa mort précoce par son propre élève al-Akhfash al-Awsaṭ. C'est l'une des grandes réussites analytiques de l'histoire de la linguistique, et elle fut produite sans le moindre apport grec 2.
- Critique du ḥadīth. Une discipline d'évaluation des sources fondée sur l'isnād, la chaîne des transmetteurs, exigeant des dictionnaires biographiques de dizaines de milliers d'individus nommés, avec dates, maîtres, lieux de résidence et jugements de fiabilité. Rien dans le corpus grec ne lui ressemble.
- Jurisprudence. Abū Ḥanīfa mourut en 767, Mālik ibn Anas en 795, al-Shāfiʿī en 820. L'appareil formel du raisonnement juridique islamique — analogie, consensus, hiérarchie des sources — fut élaboré précisément dans les décennies où les premiers livres grecs étaient commandés, et par des hommes qui, pour la plupart, ne les lurent jamais.
- Généalogie, récit historique, poésie et la vaste miscellanée que l'on appellera plus tard l'adab. La culture littéraire de Bagdad n'avait rien de provincial.
L'observation de M. G. Carter sur Sībawayh est celle qu'il faut retenir : la science grammaticale arabe est née de méthodes élaborées à l'intérieur de la pensée juridique islamique, non d'un modèle grec, et son vocabulaire technique est autochtone 2. Lorsque la logique grecque arriva, elle arriva en concurrente d'une science du langage déjà constituée, et elle fut reçue comme telle. De cette collision naquit la plus célèbre joute intellectuelle du Xe siècle, sur laquelle nous reviendrons.
Les bibliothèques d'à côté
Ce qui manquait à Bagdad, ses voisins l'avaient. Trois d'entre eux, en trois langues.
Le monde syriaque lisait Aristote depuis deux cents ans. Serge de Reshʿaynā, prêtre et médecin mort en 536, qui avait étudié auprès d'Ammonios dans l'école néoplatonicienne d'Alexandrie, rédigea le premier exposé d'Aristote dans une langue sémitique et traduisit en syriaque une trentaine de traités de Galien, ainsi que le De mundo pseudo-aristotélicien et le traité Sur les principes du Tout d'Alexandre d'Aphrodise 3. L'école monastique de Qenneshre, sur l'Euphrate, enseigna le cursus logique alexandrin sans interruption à travers les guerres perses, la conquête arabe et le siècle omeyyade. La formule de Sebastian Brock pour décrire ces siècles fait autorité : l'attitude des chrétiens syriaques envers le savoir grec passa « de l'antagonisme à l'assimilation » 4. Vers 750, il existait un vocabulaire technique de la logique en langue sémitique, et des hommes qui l'employaient professionnellement.
Le monde sassanide possédait une tradition d'école médicale et d'hôpital à Jundīshāpūr, au Khūzistān, dont les médecins — la famille des Bukhtīshūʿ avant tout — gagnèrent Bagdad et devinrent les praticiens des califes, une dynastie de médecins de cour qui dura huit générations 8. Il possédait aussi une littérature profane en moyen-perse considérable, dont presque rien ne subsiste aujourd'hui en moyen-perse.
Le monde grec, en la personne de l'État byzantin, avait les livres mais avait largement cessé de lire les livres techniques. C'est ici que le récit populaire glisse d'ordinaire un compliment à l'islam et une insulte à Byzance ; la vérité est plus prosaïque. La science profane grecque du VIIIe siècle n'était pas détruite, elle était en sommeil, conservée dans des bibliothèques monastiques et impériales par des gens dont l'énergie intellectuelle allait à la théologie et au droit.
Les Omeyyades, qui régnèrent depuis Damas jusqu'en 750 et qui gouvernaient une population encore massivement chrétienne et hellénophone, ne firent presque rien de tout cela. Quelques lettres pseudo-aristotéliciennes sur la royauté furent mises en arabe pour la chancellerie de Hishām ibn ʿAbd al-Malik (r. 724-743) par son secrétaire Sālim Abū l-ʿAlāʾ, et les documents administratifs passèrent du grec à l'arabe à mesure que les registres fiscaux étaient arabisés. C'est à peu près tout. Une histoire tenace veut que le prince omeyyade Khālid ibn Yazīd (mort vers 704) ait commandé les premières traductions d'alchimie grecque ; Gutas y voit une fabrication tardive, et elle ne résiste pas au contact des sources 1. La remarque a son prix, car elle ruine l'idée que la proximité des livres grecs suffisait. Les Omeyyades avaient la proximité. Ils n'avaient pas de raison.
Le papier, et l'effondrement du prix du livre
Rien de tout cela n'aurait produit un mouvement de traduction sans un changement dans le coût de l'écrit. Le papyrus était un monopole égyptien et fragile ; le parchemin exigeait un troupeau. La technique papetière chinoise atteignit les terres orientales de l'islam au VIIIe siècle et des papetiers travaillaient à Bagdad dès les années 790, sous le patronage de la famille vizirale des Barmakides. Ce que démontre Jonathan Bloom, c'est que le papier ne rendit pas seulement les livres moins chers : il rendit un certain type de livre — long, en prose, technique, lourdement révisé, produit en plusieurs exemplaires — économiquement pensable pour la première fois au Proche-Orient 5. L'un des plus anciens spécimens conservés de papier de fabrication arabe est, fort à propos, un manuscrit grec de textes patristiques copié à Damas vers 800.
Un mouvement de traduction est un processus industriel. Il lui faut un approvisionnement en textes sources, un approvisionnement en bilingues formés, un approvisionnement en clients solvables et un support bon marché. Vers 790, Bagdad disposait des quatre.
La transmission : deux siècles, trois langues, une seule masse salariale
L'argument sassanide en faveur de la lecture des Grecs
Si les Abbassides voulaient des livres grecs, ce n'était pas par admiration pour la Grèce. C'est qu'ils avaient hérité d'un argument de la dynastie qu'ils avaient renversée.
L'idéologie impériale sassanide soutenait que les anciens rois perses avaient possédé la totalité du savoir ; qu'Alexandre, en détruisant leur empire, avait dispersé et volé leurs livres ; que les Grecs n'avaient fait que traduire leur butin ; et qu'un empire iranien légitime était donc tenu de rassembler cette matière. L'astrologue de cour d'al-Manṣūr, Abū Sahl ibn Nawbakht, exposa explicitement cet argument, et la reconstitution de Dimitri Gutas montre tout le programme abbasside de traduction fonctionnant sur ce ressort 1. Traduire Aristote en arabe n'était pas un acte d'humilité culturelle. C'était, dans les termes employés par la cour, un rapatriement.
Al-Maʾmūn (r. 813-833) ajouta une seconde couche, dirigée contre Constantinople. Les Byzantins, selon ce récit, avaient abandonné leur propre héritage philosophique par hostilité chrétienne, et l'avaient de ce fait perdu ; le califat était l'héritier légitime de la raison grecque. Ibn al-Nadīm conserve l'histoire d'al-Maʾmūn rêvant d'Aristote, qui lui affirme que raison et révélation ne se contredisent pas, après quoi le calife envoie réclamer des livres à l'empereur byzantin 7. Lue comme une biographie, c'est une aimable anecdote. Lue pour ce qu'elle est — un récit officiel diffusé pour justifier une dépense —, c'est un document de politique publique.
La Maison de la Sagesse, et ce qu'elle n'était pas
Ici, la notice se sépare du récit courant, et de la description en une ligne que porte le calendrier éditorial de cet atlas.
Presque toutes les histoires générales affirment que les œuvres grecques furent traduites au Bayt al-Ḥikma, la Maison de la Sagesse, grande académie de recherche fondée par al-Maʾmūn. Les preuves ne le confirment pas. Gutas et Kevin van Bladel, dans l'Encyclopaedia of Islam THREE, reconstituent le bayt al-ḥikma comme une bibliothèque palatine, très probablement créée comme bureau administratif sous al-Manṣūr sur le modèle sassanide, dont la fonction était d'abriter les traductions du moyen-perse touchant l'histoire et la culture sassanides. La phrase de Gutas est sans détour : ce n'était « certainement pas un centre de traduction des œuvres grecques en arabe », et le mouvement de traduction gréco-arabe fut pour l'essentiel étranger à ses activités 16.
La position contraire mérite d'être entendue, car elle n'est pas frivole. L'étude de 1992 de Marie-Geneviève Balty-Guesdon dans Arabica rassemble les indices d'une institution réelle, avec un personnel réel, et plaide pour un mandat plus large, incluant des travaux astronomiques sous al-Maʾmūn 9. Ce sur quoi les deux camps s'accordent est étroit et mérite d'être énoncé avec précision : un bureau nommé bayt al-ḥikma a existé ; il avait un directeur (Salm, qui apparaît dans le Fihrist comme ṣāḥib bayt al-ḥikma et que l'on envoya dans l'ambassade acheteuse de livres d'al-Maʾmūn à Byzance) ; il détenait des manuscrits. Ce qui n'est attesté nulle part, c'est un corps de traducteurs du grec vers l'arabe salariés et travaillant en son sein.
La rectification importe pour plus que de la pédanterie. Le récit académique fait du mouvement de traduction un projet d'État avec un bâtiment et une date d'ouverture — quelque chose qu'un calife a décidé. Ce qui s'est produit en réalité, c'est un marché : deux siècles de commandes individuelles, émanant de mécènes nommés, portant sur des livres nommés, à des prix négociés, entretenues sous au moins huit califats et à travers une guerre civile, précisément parce que rien ne dépendait d'une institution unique ni de l'enthousiasme d'un souverain unique. Voilà pourquoi cela dura.
Les ateliers
Le travail fut accompli par des familles et des cercles, chrétiens pour la plupart, païen pour l'un d'eux.

| Date | Traducteur | Œuvre | Commanditaire |
|---|---|---|---|
| Années 750 | Ibn al-Muqaffaʿ (mort en 756) | l'Isagoge de Porphyre ; les Catégories, le De l'interprétation, les Premiers Analytiques d'Aristote (abrégé) | Cour d'al-Manṣūr |
| Vers 775-785 | Timothée Ier, patriarche nestorien (mort en 823) | les Topiques d'Aristote | Calife al-Mahdī |
| Vers 786-809 | Sallām al-Abrash | la Physique d'Aristote | Cour de Hārūn al-Rashīd |
| Années 790 | al-Ḥajjāj ibn Yūsuf ibn Maṭar | les Éléments d'Euclide, première version arabe | Yaḥyā ibn Khālid le Barmakide |
| 827-828 | al-Ḥajjāj ibn Yūsuf ibn Maṭar | l'Almageste de Ptolémée, depuis le grec | Calife al-Maʾmūn |
| Vers 813-833 | al-Ḥajjāj ibn Yūsuf ibn Maṭar | les Éléments d'Euclide, deuxième version, plus serrée | Calife al-Maʾmūn |
| Vers 840 | Ustāth, dans le cercle d'al-Kindī | la Métaphysique d'Aristote | al-Kindī |
| Vers 840 | Anonyme, cercle d'al-Kindī | Plotin, Ennéades IV-VI, sous le titre de Théologie d'Aristote ; Proclus, sous celui de Livre du Bien pur | al-Kindī |
| Vers 830-873 | Ḥunayn ibn Isḥāq et son atelier | une centaine d'œuvres de Galien, en syriaque, en arabe ou dans les deux langues | Médecins, Banū Mūsā, califes |
| Vers 860-901 | Thābit ibn Qurra | Archimède ; les Coniques d'Apollonius ; révisions d'Euclide et de l'Almageste | Les Banū Mūsā |
| Mort en 911 | Isḥāq ibn Ḥunayn | la Physique, la Métaphysique (révision), le De l'âme, l'Éthique à Nicomaque, les Seconds Analytiques (syriaque) d'Aristote | Divers |
| Années 930 | Abū Bishr Mattā ibn Yūnus (mort en 940) | les Seconds Analytiques et la Poétique d'Aristote, depuis le syriaque | L'école de Bagdad |
| Mort en 974 | Yaḥyā ibn ʿAdī | les Topiques, les Réfutations sophistiques, la Poétique d'Aristote ; les Lois de Platon | L'école de Bagdad |
| Vers 1000 | al-Ḥasan ibn Suwār (942-1017) | recension éditoriale de l'Organon arabe | Lui-même |
Quatre choses apparaissent dans ce tableau que le récit académique dissimule.
La première est que la part chrétienne est écrasante. Ḥunayn ibn Isḥāq (808-873), figure centrale du mouvement, était un nestorien d'al-Ḥīra, de la tribu chrétienne arabe des ʿIbād. Son fils Isḥāq, son neveu Ḥubaysh ibn al-Ḥasan et son collaborateur ʿĪsā ibn Yaḥyā étaient nestoriens. Qusṭā ibn Lūqā, monté à Bagdad depuis Baalbek, était melkite. Abū Bishr Mattā était un nestorien formé au monastère de Dayr Qunnā. Yaḥyā ibn ʿAdī était jacobite. Ibn Zurʿa, Ibn al-Samḥ, Ibn al-Ṭayyib — tous chrétiens. Thābit ibn Qurra (vers 826-901), qui fit les mathématiques les plus ardues, était un sabéen de Ḥarrān : membre d'un culte astral païen hellénisé qui survécut à l'intérieur du califat en s'identifiant aux « sabéens » nommés dans le Coran, et en réclamant ainsi le statut de protégé 10.
La deuxième est qu'une grande part de l'arabe passa par le syriaque plutôt que par le grec. Abū Bishr Mattā, qui donna à l'arabe ses Seconds Analytiques et sa Poétique, ne lisait pas le grec du tout ; il travaillait sur le syriaque d'Isḥāq ibn Ḥunayn 11. Ḥunayn lui-même établissait couramment une version syriaque pour ses confrères chrétiens et une version arabe pour ses commanditaires musulmans, et sa Risāla — bibliographie annotée de sa propre vie de travail, adressée vers 856 au mécène ʿAlī ibn Yaḥyā ibn al-Munajjim — consigne lesquels des 129 titres galéniques il avait traités dans quelle langue, lesquels il avait révisés, et de qui les tentatives antérieures lui paraissaient mauvaises 12.
La troisième est la méthode. La pratique de Ḥunayn, telle qu'il la décrit, consistait à réunir plusieurs manuscrits grecs, à les collationner en un exemplaire corrigé, et seulement ensuite à traduire — sens pour sens, non mot pour mot. C'est de la critique textuelle reconnaissable, trois siècles avant que l'expression existe, et c'est pourquoi le Galien arabe est par endroits un meilleur témoin du grec que le grec conservé.
La quatrième est la succession. Le manuscrit parisien Arabe 2346, copié par al-Ḥasan ibn Suwār vers l'an mille, porte trois colophons sur chaque texte. Le premier nomme le traducteur d'origine — Isḥāq ibn Ḥunayn pour les Catégories. Le deuxième note qu'Ibn Suwār a copié l'autographe de Yaḥyā ibn ʿAdī, que Yaḥyā avait lui-même collationné sur l'original d'Isḥāq. Le troisième enregistre une collation supplémentaire sur l'exemplaire d'Ibn Zurʿa. Henri Hugonnard-Roche voit dans ce codex la mémoire de quatre siècles de labeur philologique, portant « la mémoire de cette assimilation en éléments juxtaposés » 13. C'est un livre unique qui vous montre toute la chaîne de transmission.
Ce que coûtait une traduction
L'argent n'est pas un détail ; c'est le mécanisme.
- Les frères Banū Mūsā — Muḥammad, Aḥmad et al-Ḥasan, fils d'un brigand de grand chemin converti en astronome, et les plus riches mécènes privés de la science au IXe siècle — auraient entretenu des traducteurs à 500 dinars par mois.
- Ibn Abī Uṣaybiʿa, écrivant à Damas au XIIIe siècle, rapporte que Ḥunayn était payé le poids en or de ses livres achevés. Il ajoute un détail qu'aucun forgeur de légende n'inventerait : le copiste de Ḥunayn, al-Azraq, écrivait en conséquence d'une écriture large, à traits épais et à lignes très espacées, sur des feuilles deux ou trois fois plus épaisses que la normale. Ibn Abī Uṣaybiʿa dit avoir manié lui-même de tels volumes et en avoir possédé quelques-uns 14.
- Al-Maʾmūn aurait envoyé une ambassade auprès de l'empereur byzantin — comprenant al-Ḥajjāj ibn Maṭar, Yūḥannā ibn al-Biṭrīq et Salm du bayt al-ḥikma — pour choisir de vieux livres dans les bibliothèques byzantines et les rapporter 7.
L'histoire de l'or au poids est un rapport du XIIIe siècle sur une pratique du IXe et doit être tenue à distance comme grandeur chiffrée. Comme description du métier, elle est parfaitement juste. La traduction dans le Bagdad du IXe siècle était une profession lucrative, avec un marché concurrentiel, des querelles de qualité, des accusations de plagiat et des négociations de prix. C'est cela, et non une fondation royale, qui la soutint deux cents ans durant.
Ce qui a changé et ce qui a été remplacé
Un arabe capable de dire « hypoténuse »
Le premier changement, et le moins visible, est lexical. Il n'existait aucun vocabulaire technique arabe pour cette matière ; les traducteurs en construisirent un, et il sert encore.
Trois voies s'offraient à eux et ils empruntèrent les trois. Ils calquèrent : falsafa pour φιλοσοφία, hayūlā pour ὕλη (la matière), usṭuqus pour στοιχεῖον (l'élément), muwsīqā pour μουσική. Ils étendirent des racines autochtones : ʿaql pour l'intellect, jawhar pour la substance, ʿaraḍ pour l'accident, mawḍūʿ pour le sujet, maḥmūl pour le prédicat, qiyās — terme déjà porteur dans le raisonnement juridique islamique, où il désignait l'analogie — pour le syllogisme. Et ils inventèrent, avec les conséquences les plus lourdes en mathématiques : al-jabr, la restauration d'une quantité soustraite des deux côtés d'une équation, d'après le titre du Kitāb al-jabr wa-l-muqābala d'al-Khwārizmī, dans les années 820.
Le vocabulaire voyagea ensuite, et une part surprenante en est déjà dans la bouche du lecteur :
- algèbre (al-jabr), algorithme (du nom même d'al-Khwārizmī), alcali (al-qily), alcool (al-kuḥl), alchimie, chiffre et zéro (tous deux issus de ṣifr)
- zénith (samt al-raʾs), nadir (naẓīr), azimut (al-sumūt)
- Aldébaran (al-dabarān), Altaïr (al-ṭāʾir), Bételgeuse (déformation de yad al-jawzāʾ), Rigel (rijl), Véga (al-nasr al-wāqiʿ), Deneb (dhanab)
- Almageste — la Syntaxe mathématique de Ptolémée est connue du monde entier sous une corruption arabe, al-majisṭī, d'un superlatif grec que les Grecs eux-mêmes n'employaient pas comme titre
Ce dernier point est un petit monument. L'ouvrage astronomique le plus influent jamais écrit porte, dans toutes les langues d'Europe, les empreintes des traducteurs de Bagdad 15.
Le travail lexical n'eut rien de mécanique, et les traducteurs savaient qu'ils légiféraient. La génération de Ḥunayn discuta de la question de savoir si qiyās pouvait porter le poids du syllogisme aristotélicien alors qu'il désignait déjà l'analogie juridique, et de celle de translittérer un terme grec ou de lui chercher une racine arabe. L'enquête de Gerhard Endress sur la littérature scientifique suit cette normalisation sur deux siècles : vocabulaire instable dans le cercle d'al-Kindī des années 840, largement fixé au temps des aristotéliciens de Bagdad, cent ans plus tard 27. Ce qui se construisait n'était pas un glossaire, mais la capacité d'une langue à porter un raisonnement qu'elle n'avait jamais eu à porter.
La falsafa, et les sciences qui ont dépassé leurs sources
Ce que les traductions produisirent ne fut pas une tradition de commentaire. Ce fut un programme de recherche qui commença à corriger ses sources en deux générations.
- Al-Kindī (mort vers 870), premier philosophe à écrire en arabe, soutint explicitement que la vérité n'a pas de nationalité et doit être reçue de quelque peuple qu'elle vienne — position qu'il fallut défendre parce qu'elle n'allait pas de soi pour ses lecteurs 16.
- Al-Khwārizmī (mort vers 850) écrivit un traité de résolution des équations dont la méthode n'est ni grecque ni indienne, et un jeu de tables astronomiques fusionnant des matériaux indiens, persans et ptoléméens.
- Thābit ibn Qurra produisit sur la composition des rapports et sur la statique des travaux qui dépassent Euclide et Archimède au lieu de les gloser.
- Al-Rāzī (mort vers 925) écrivit un livre intitulé Doutes sur Galien. Le titre est l'argument.
- Ibn al-Haytham (mort vers 1040) démolit le consensus grec selon lequel la vision procède de rayons émis par l'œil — thèse d'Euclide, de Ptolémée et de Galien également — et lui substitua une théorie de l'intromission fondée sur l'expérience contrôlée.
- Ibn Sīnā (mort en 1037) écrivit le Qānūn fī l-ṭibb, encore au programme des facultés de médecine européennes six cents ans plus tard.
La collision avec les sciences autochtones ne fut pas toujours paisible, et elle produisit une scène superbe. Vers 932, au majlis du vizir Ibn al-Furāt à Bagdad, le logicien chrétien Abū Bishr Mattā ibn Yūnus débattit avec le grammairien arabe Abū Saʿīd al-Sīrāfī pour savoir si la logique grecque était un instrument universel de la pensée ou simplement la grammaire d'une langue morte particulière, déguisée. Al-Sīrāfī, selon le récit conservé par al-Tawḥīdī, l'emporta aux points devant un public partisan, et défendit une thèse qui n'a jamais complètement disparu. C'est la plus ancienne discussion attestée sur la question de savoir si un système intellectuel emprunté est un universel ou un particularisme couronné, et c'est la culture emprunteuse elle-même qui la mit en scène.
Des institutions bâties sur des livres traduits
Le vocabulaire et l'argumentation sont les changements visibles. Le changement structurel, c'est que Bagdad bâtit des institutions permanentes dont toute la raison d'être était la matière importée, et que ces institutions survécurent à l'activité de traduction.
- L'hôpital. Un bīmāristān fut établi à Bagdad sous Hārūn al-Rashīd, doté sur le modèle de Jundīshāpūr et dirigé par des médecins de la famille Bukhtīshūʿ, avec enseignement, salles et pharmacie. La théorie médicale qu'on y enseignait était celle de Galien, dans l'arabe de Ḥunayn. Pormann et Savage-Smith suivent l'institution de là à travers le monde islamique et, au XIIe siècle, jusque dans l'Europe latine 28.
- L'observatoire. Al-Maʾmūn fonda des programmes d'observation dans le quartier de Shammāsiyya à Bagdad à partir de 828 environ, et sur le mont Qāsiyūn au-dessus de Damas quelques années plus tard. Leur produit, le Zīj al-mumtaḥan — les « tables vérifiées », compilées sous Yaḥyā ibn Abī Manṣūr —, porte exactement ce que dit son nom : les paramètres de Ptolémée confrontés à l'observation nouvelle, et corrigés là où ils échouaient. Traduire l'Almageste n'était pas la fin du projet. C'était le cahier des charges de l'instrument.
- La terre mesurée. Vers 830, les astronomes d'al-Maʾmūn se rendirent dans la plaine de Sinjār, en haute Mésopotamie, et mesurèrent par arpentage direct la longueur d'un degré de méridien, obtenant un chiffre de l'ordre de cinquante-six milles arabes et deux tiers. C'est une expérience que le texte de Ptolémée rend possible et qu'il n'exécute pas.
- La bibliographie. En 987, un libraire de Bagdad nommé Ibn al-Nadīm composa le Fihrist, dix discours tentant de cataloguer tous les livres écrits en arabe, avec ce qu'il pouvait apprendre de chaque auteur, y compris un relevé systématique de ce qui avait été traduit, par qui, depuis quelle langue, et avec quelle qualité 7. Une bibliographie universelle n'est concevable que dans une ville dont le marché du livre est assez vaste pour en avoir besoin, et elle demeure la source la plus importante pour tout ce que contient cette notice.
L'opposition à la falsafa, et ce que la culture réceptrice en a fait
Un système emprunté engendre ses propres critiques, et les critiques arabes furent redoutables. Le réquisitoire d'al-Sīrāfī contre la logique en 932 fut le coup d'envoi ; la critique soutenue vint de théologiens qui avaient lu la matière comme il faut. Al-Ghazālī (mort en 1111) rédigea un résumé scrupuleux des positions des philosophes avant d'écrire la réfutation, selon le principe qu'on ne peut attaquer ce qu'on n'est pas capable de reformuler. Ibn Rushd (mort en 1198) écrivit ensuite une réfutation de la réfutation. Ce n'est pas une culture qui rejette une importation étrangère ; c'est une culture qui a assimilé une importation assez profondément pour en débattre de premier ordre dans ses propres termes — le débat même que l'Europe latine commencera d'avoir, sous forme traduite, un siècle plus tard.
La bibliothèque qui a survécu à ses originaux
Une partie du corpus grec n'existe aujourd'hui que parce que Bagdad l'a payée.
| Œuvre | Statut en grec | Survit par |
|---|---|---|
| Apollonius de Perge, Coniques, livres V-VII | Perdus | l'arabe de Thābit ibn Qurra, édité par les Banū Mūsā ; le manuscrit est à Leyde |
| Ptolémée, Planisphère | Perdu | un arabe anonyme du IXe siècle ; latin d'après l'arabe par Hermann de Carinthie, 1143 |
| Ptolémée, Optique | Perdue | latin traduit de l'arabe en Sicile au XIIe siècle |
| Alexandre d'Aphrodise, Sur les principes du Tout | Perdu | le syriaque et l'arabe |
| Thémistius, paraphrase du livre Lambda de la Métaphysique | Perdue | l'arabe (et l'hébreu d'après l'arabe) |
| Galien, Des médicaments simples, parties des livres VI-IX | Perdues | le syriaque de Serge de Reshʿaynā, dans un palimpseste |
| Porphyre, commentaires à la Physique et à l'Éthique à Nicomaque | Perdus | des témoignages arabes |
L'édition par Nathan Sidoli et J. L. Berggren du Planisphère arabe rend le point concret : pour une œuvre de ce genre, l'arabe n'est pas une traduction du texte, il est le texte, et les problèmes éditoriaux sont ceux d'un témoin primaire 17. Il en va de même des trois derniers livres des Coniques, où l'édition critique de Roshdi Rashed travaille sur l'arabe parce qu'il n'y a rien d'autre sur quoi travailler 18.
Tolède, avec trois siècles de retard
L'Europe entre dans cette histoire à la fin, et comme cliente.
À partir de 1120 environ, des lettrés latins gagnèrent l'Espagne et la Sicile pour atteindre la matière arabe. Adélard de Bath traduisit l'Euclide d'al-Ḥajjāj. Gérard de Crémone (vers 1114-1187) se rendit à Tolède précisément parce qu'il voulait l'Almageste et qu'il n'en existait pas de latin ; il y demeura jusqu'à sa mort, acheva l'Almageste en 1175 et laissa environ soixante-dix traductions attribuées à lui et à son équipe, dont le Qānūn d'Ibn Sīnā sous le titre de Canon medicinae 19. L'Aristote avec lequel Thomas d'Aquin discutait à Paris dans les années 1260 était souvent passé du grec au syriaque dans un monastère mésopotamien, du syriaque à l'arabe à Bagdad, de l'arabe au latin à Tolède, et seulement ensuite entre les mains d'un dominicain.
L'étude de Charles Burnett sur le programme de Tolède montre qu'il ne s'agissait pas d'une poussière d'enthousiasmes individuels mais d'un travail cohérent de construction de cursus : les traducteurs parcoururent le corpus arabe dans un ordre proche de celui dont un étudiant aurait besoin, la logique et les mathématiques avant l'astronomie, l'astronomie avant la médecine 19. Ils faisaient, autrement dit, en latin au XIIe siècle ce que Bagdad avait fait en arabe au IXe, et en se servant pour cela de l'ordre de lecture bagdadien.
La formule qui veut que l'islam « l'ait rendu à l'Europe » vise juste sur le sens et faux sur tout le reste. Personne à Bagdad ne tenait quoi que ce soit au chaud pour Paris. C'est l'Europe qui alla le chercher, trois siècles plus tard, parce qu'elle voulait alors ce que Bagdad avait déjà bâti. Et une bonne part de ce qu'elle rapporta n'était pas grecque du tout : le Canon medicinae qui régenta l'enseignement médical européen jusqu'au XVIIe siècle est d'Ibn Sīnā, écrit en Perse vers 1025, et l'algèbre qu'apprit l'Europe latine était celle d'al-Khwārizmī.
Quel en fut le prix
Personne ne fut conquis pour cette transmission. Aucune population ne fut déplacée pour elle, aucune ville mise à sac, personne réduit en esclavage pour la produire. Les participants comptent parmi les intellectuels les mieux payés qui aient jamais vécu. Une comptabilité honnête du coût doit donc rester attentive à la distance causale — et elle trouve tout de même une facture.
La miḥna, 833-851
En rabīʿ I de l'an 218 — le printemps 833, quatre mois avant sa mort —, al-Maʾmūn écrivit à Isḥāq ibn Ibrāhīm, son gouverneur à Bagdad, ordonnant que les juges et les traditionnistes soient interrogés sur un point de doctrine : le Coran avait-il été créé dans le temps, ou était-il incréé et éternel ? Ceux qui refusaient d'affirmer la création devaient être démis de leurs fonctions, et pire. La politique est connue sous le nom de miḥna, l'épreuve. Elle se poursuivit sous al-Muʿtaṣim et al-Wāthiq, fut abandonnée par al-Mutawakkil à partir de 848 environ et officiellement close en 851 2920.
- Aḥmad ibn Ḥanbal fut interrogé, fouetté et emprisonné sous al-Muʿtaṣim pour avoir refusé d'affirmer la création du Coran. Il ne se rétracta pas ; ce refus fit de lui la figure la plus autorisée du traditionnisme sunnite et donna son nom à une école juridique qui existe encore 21.
- Aḥmad ibn Naṣr al-Khuzāʿī fut arrêté en 846 à propos d'un soulèvement projeté à Bagdad, envoyé à al-Wāthiq à Samarra, interrogé sur la même doctrine et exécuté par le calife en personne. Sa tête fut exposée à Bagdad et son corps laissé au gibet à Samarra pendant des années. C'est le seul cadavre indiscutable de cette notice.
- Des carrières furent brisées, des charges de juge vidées, des témoignages refusés, et une génération de savants apprit qu'une position doctrinale pouvait être un délit.
Quelle part de cela revient à la facture de cette notice est une vraie question, qu'il ne faut pas escamoter. La théologie rationaliste que la miḥna imposait — la doctrine muʿtazilite du Coran créé — n'était pas tirée d'Aristote ; elle avait son développement autochtone, et l'examen par John Nawas des explications concurrentes de la décision d'al-Maʾmūn conclut que les récits reçus, y compris le récit muʿtazilite, ne résistent pas à l'analyse comme causes uniques 20. Ce que l'on peut affirmer avec assurance est plus étroit et reste considérable : le programme de traduction et la miḥna sortirent de la même cour, du même règne, de la même conviction qu'il appartenait au calife de définir et d'imposer la raison démonstrative, et de la même année. La lecture par Gutas du philhellénisme d'al-Maʾmūn comme instrument de l'autorité califale en fait deux expressions d'une seule politique 1. L'atlas impute la miḥna à cette transmission non comme son produit mais comme son ombre : le coût d'un État qui a décidé que la raison était de son côté.
Ḥunayn ibn Isḥāq, fouetté et dépossédé

La mesure la plus claire de ce que valait réellement le statut d'un traducteur chrétien, c'est ce qui arriva au meilleur d'entre eux.
Vers 856, des médecins rivaux de la cour d'al-Mutawakkil manœuvrèrent contre Ḥunayn ibn Isḥāq. Le sachant iconoclaste, ils l'amenèrent à cracher sur une icône en présence du calife. La manœuvre fonctionna parfaitement : elle indigna le catholicos nestorien, qui l'excommunia, et elle indigna al-Mutawakkil, qui le destitua, le fit fouetter et emprisonner, et confisqua la totalité de ses biens — dont la bibliothèque, la collection de travail de manuscrits grecs collationnés qui était la base matérielle de sa méthode 22. Il fut libéré au bout de six mois, rétabli dans sa charge, et l'occupa jusqu'à sa mort en 873.
Il était l'actif intellectuel le plus précieux du califat, et il suffit d'une intrigue de cour pour le détruire pendant six mois. Rien dans les sources ne suggère que quiconque en fut puni.
Les langues que l'on a consommées
Le coût le plus profond est celui qui n'a pas de victime à nommer, et il pesa sur les intermédiaires.
Le syriaque avait été la langue scientifique du Proche-Orient pendant trois siècles. Il en avait le vocabulaire, les écoles, le personnel, et deux cents ans d'avance sur l'arabe dans la lecture d'Aristote. Ses savants se rendirent indispensables au projet arabe — et un siècle environ après l'apogée de ce projet, le syriaque avait cessé d'être une langue dans laquelle on écrivait de la science. Les petits-enfants des traducteurs écrivaient en arabe. Le syriaque survécut comme langue liturgique et communautaire, et connut une renaissance littéraire aux XIIe et XIIIe siècles, mais comme véhicule de philosophie naturelle et de médecine il était fini, et il l'était par son propre succès.
L'emblème est un objet matériel. Le Palimpseste syriaque de Galien est un manuscrit d'hymnes liturgiques melkites écrit vers le XIe siècle sur un parchemin qu'on avait gratté. Le texte effacé était une copie du IXe siècle de la traduction syriaque, par Serge de Reshʿaynā, du traité Des médicaments simples de Galien. Quelqu'un, au XIe siècle, regarda Galien en syriaque, jugea que le parchemin valait plus que le texte, et le lava. Les livres VI à IX de ce texte inférieur ont été récupérés depuis 2009 par imagerie multispectrale, dans un projet dirigé par Peter Pormann et Siam Bhayro sur 231 folios ; des parties de l'original grec sont perdues, si bien que ce qu'on lit sur l'effacement est par endroits le seul témoin qui subsiste 23.
Le moyen-perse s'en tira plus mal encore. La littérature profane sassanide fut traduite en arabe, puis, dans sa langue d'origine, cessa largement d'être recopiée. Le Kalīla wa-Dimna pehlevi — lui-même traduit du sanskrit pour Khosro Ier au VIe siècle — a purement et simplement disparu ; toutes les versions du monde, dans toutes les langues y compris le persan moderne, descendent de l'arabe d'Ibn al-Muqaffaʿ des années 750. Le mouvement de traduction arabe est l'un des grands actes de conservation de l'histoire et l'un des grands actes de remplacement, et c'est le même acte.
Il existe un troisième effacement, moins matériel et toujours en cours. Les hommes du tableau ci-dessus étaient des chrétiens et un païen. Leur œuvre est classée, dans presque tous les récits de vulgarisation et dans bon nombre de récits savants, sous l'étiquette de « science islamique » — expression exacte quant à la civilisation et trompeuse quant au personnel. Les communautés dont ils venaient — Église de l'Orient, syriaques orthodoxes, melkites, mandéens, et les sabéens disparus de Ḥarrān, dont le culte astral s'efface des sources après le XIe siècle — ne sont plus aujourd'hui, en Irak et en Syrie, qu'une fraction de ce qu'elles furent.
Ce que cette notice refuse de facturer
L'honnêteté sur le coût exige de dire ce qui n'est pas porté au compte.
- Le sac de Bagdad par les Mongols en 1258. Une catastrophe à toutes les mesures, et sans lien causal avec un programme de traduction achevé deux siècles et demi plus tôt. L'image sans cesse reprise du Tigre noirci par l'encre des livres noyés est un topos littéraire tiré de sources tardives, non une donnée, et cette notice ne s'en sert pas.
- La révolte des Zanj, 869-883. Des esclaves agricoles est-africains, dans les salants de la basse Mésopotamie, se soulevèrent contre le même califat, dans les mêmes décennies, à vingt jours de marche des bibliothèques, et tinrent leur propre État quatorze ans avant qu'il ne fût détruit. Le surplus qui payait 500 dinars par mois à un traducteur sortait de cette économie. On la nomme ici parce qu'une notice sur la gloire intellectuelle de l'Irak du IXe siècle qui n'en dirait rien mentirait par omission — et on ne la facture pas ici, parce que le lien causal passe par tout le système fiscal abbasside et non par les traductions.
- La fin du mouvement. Il court un récit populaire où la science arabe aurait été étranglée par la réaction religieuse, avec al-Ghazālī en bourreau désigné. Il ne colle pas aux faits. La traduction ralentit après l'an mille parce qu'elle avait épuisé les livres grecs qui valaient d'être traduits et parce que la science arabe avait dépassé ses sources — Ibn al-Haytham en optique et Ibn Sīnā en médecine ne sont pas des gloses d'autorités grecques, ce sont leurs remplaçants. Gutas le soutient directement ; George Saliba, qui le contredit sur beaucoup d'autres points, le soutient aussi 24. Les meilleurs travaux scientifiques arabes en astronomie vinrent après la fin des traductions, non avant.
- La migration « d'Alexandrie à Bagdad ». Le célèbre article de 1930 de Max Meyerhof retraçait un déplacement physique de l'école philosophique alexandrine vers Antioche, puis Ḥarrān, puis Bagdad, sur la foi d'un rapport attribué à al-Fārābī 25. C'est une belle histoire et ce n'est pas de l'histoire ; Gutas a démonté le récit comme une construction identitaire du Bagdad du Xe siècle, et les travaux de John Watt sur les aristotéliciens syriaques montrent ce qui portait réellement le cursus — des monastères de haute Mésopotamie, travaillant sans interruption, sans aucune migration 2611. Ce que la notice perd en romanesque, elle le gagne en exactitude : la transmission ne fut pas une caravane de professeurs exilés. Ce furent deux cents ans de travail payé, ordinaire et extrêmement qualifié.
Ce qui a suivi
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762762 : al-Manṣūr fonde Bagdad sur le Tigre. En quarante ans, c'est la plus grande ville à l'ouest de Chang'an, et le seul endroit sur terre où l'on puisse gagner sa vie en traduisant du grec.
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795Années 790 : des papetiers travaillent à Bagdad sous le patronage barmakide. Le coût d'un livre technique long, en prose et révisable s'effondre, et le mouvement de traduction devient économiquement possible.
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795Années 790 : al-Ḥajjāj ibn Yūsuf ibn Maṭar produit le premier Euclide arabe pour le vizir Yaḥyā ibn Khālid le Barmakide ; il en fera une seconde version, plus serrée, pour al-Maʾmūn.
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828827-828 : al-Ḥajjāj achève l'Almageste arabe, traduisant Ptolémée directement du grec. Le titre qu'il forge — al-majisṭī, d'après un superlatif grec — est celui que le livre porte encore dans toutes les langues d'Europe.
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831Vers 828-833 : al-Maʾmūn établit des programmes d'observation dans le quartier de Shammāsiyya à Bagdad et sur le mont Qāsiyūn au-dessus de Damas. Leur produit, le Zīj al-mumtaḥan, confronte les paramètres de Ptolémée à l'observation nouvelle et les corrige là où ils échouent.
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830Vers 830 : les astronomes d'al-Maʾmūn mesurent par arpentage direct un degré de méridien dans la plaine de Sinjār, obtenant environ cinquante-six milles arabes et deux tiers — une expérience que l'Almageste rend possible et n'exécute jamais.
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833Printemps 833 : quatre mois avant sa mort, al-Maʾmūn ordonne à son gouverneur de Bagdad d'interroger juges et traditionnistes sur la question de savoir si le Coran a été créé. La miḥna commence.
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834834 : Aḥmad ibn Ḥanbal est interrogé, fouetté et emprisonné sous al-Muʿtaṣim pour avoir refusé d'affirmer la création du Coran. Son refus fait de lui l'autorité centrale du traditionnisme sunnite et fonde une école juridique qui existe encore.
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846846 : Aḥmad ibn Naṣr al-Khuzāʿī est interrogé par al-Wāthiq à Samarra sur la même doctrine et exécuté par le calife en personne. Sa tête est exposée à Bagdad et son corps laissé au gibet à Samarra. C'est le seul cadavre indiscutable de cette notice.
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851Vers 848-851 : al-Mutawakkil abandonne puis clôt officiellement la miḥna. La théologie rationaliste perd l'État, et le traditionnisme en hérite.
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856Vers 856 : Ḥunayn ibn Isḥāq rédige sa Risāla pour le mécène ʿAlī ibn Yaḥyā ibn al-Munajjim — bibliographie annotée de 129 œuvres de Galien, consignant lesquelles il a traduites en syriaque, lesquelles en arabe, lesquelles il a révisées, et de qui les tentatives antérieures lui paraissaient mauvaises.
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857Vers 856 : des médecins rivaux amènent Ḥunayn à cracher sur une icône devant al-Mutawakkil. Il est destitué, fouetté, emprisonné et dépouillé de ses biens, dont la bibliothèque de manuscrits grecs collationnés dont dépendait sa méthode. Il est rétabli six mois plus tard.
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880Vers 860-901 : Thābit ibn Qurra de Ḥarrān — un sabéen païen recruté par les Banū Mūsā derrière un comptoir de changeur — traduit les Coniques d'Apollonius et révise Euclide et l'Almageste. Les livres V à VII des Coniques survivent dans son arabe et dans aucune autre langue.
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932Vers 932 : au majlis du vizir, à Bagdad, le logicien chrétien Abū Bishr Mattā débat avec le grammairien Abū Saʿīd al-Sīrāfī pour savoir si la logique grecque est un instrument universel de la pensée ou la grammaire déguisée d'une langue morte. Al-Sīrāfī emporte la salle.
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987987 : le libraire Ibn al-Nadīm compose le Fihrist, catalogue en dix discours de tous les livres écrits en arabe, avec un relevé systématique de ce qui avait été traduit, par qui et depuis quelle langue. Il demeure la source principale pour tout le mouvement.
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1000Vers 1000 : al-Ḥasan ibn Suwār copie le manuscrit aujourd'hui conservé à Paris sous la cote Arabe 2346, dont les colophons rattachent le texte des Catégories, en remontant l'autographe de Yaḥyā ibn ʿAdī, à l'original d'Isḥāq ibn Ḥunayn — quatre générations de collation consignées dans un seul codex.
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1021Vers 1021 : le Livre de l'optique d'Ibn al-Haytham renverse le consensus grec — celui d'Euclide, de Ptolémée et de Galien également — selon lequel la vision procède de rayons émis par l'œil, et lui substitue une théorie de l'intromission fondée sur l'expérience contrôlée.
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1025Vers 1025 : Ibn Sīnā achève le Qānūn fī l-ṭibb. Six cents ans plus tard, il est encore au programme des facultés de médecine européennes, sous le titre latin de Gérard de Crémone, Canon medicinae.
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1050XIe siècle environ : quelque part dans le monde chrétien melkite de Syrie, un copiste gratte une copie du IXe siècle du Galien syriaque de Serge de Reshʿaynā et écrit des hymnes liturgiques par-dessus. Le syriaque a cessé d'être une langue dans laquelle on écrit de la science.
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11751175 : à Tolède, Gérard de Crémone achève l'Almageste latin d'après l'arabe. Environ soixante-dix traductions sont attribuées à lui et à son équipe. L'Europe arrive avec trois siècles de retard, et en cliente.
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2009À partir de 2009 : l'imagerie multispectrale récupère les livres VI à IX du Galien syriaque effacé sur 231 folios, dans un projet dirigé depuis Manchester et Exeter. Des parties de l'original grec étant perdues, l'effacement est par endroits le seul témoin qui subsiste.
Où cela vit aujourd'hui
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