Merv en février 1221 et Nishapour le 10 avril, avec des chiffres médiévaux de 1 300 000 et 1 747 000 qui relèvent de la rhétorique et des estimations modernes en centaines de milliers qui relèvent de l'inférence ; Bagdad mise à sac pendant dix jours en février 1258 et le califat abbasside achevé le 20, après cinq cent huit ans ; soixante-dix ans d'affermage de l'impôt, de qubchūr prélevé plusieurs fois l'an et de dettes ortogh qui vidèrent des villages que les armées n'avaient jamais atteints ; les qanats du Khorassan, selon la thèse contestée de Petrouchevski, endommagés au-delà de toute réparation ; la présence bouddhique en Iran effacée après 1295 et les communautés chrétiennes d'Irak privées de protection ; et les hommes qui firent l'intégration — Shams al-Dīn Juvaynī en 1284, Saʿd al-Dawla en 1291, Ṣadr al-Dīn Zanjānī en 1298, Rashīd al-Dīn en 1318, son fils en 1336 — exécutés par l'État qu'ils avaient rendu solvable.
CONNECTIONS · 1219–1335 · GOVERNANCE · From Empire mongol eurasien → Iran persanisé

Ce que les Mongols ont fait à l'Iran, et ce que l'Iran leur a rendu (1219-1335)

La conquête dont on se souvient comme de la fin de la civilisation islamique en Iran a fini à l'intérieur de celle-ci. Quarante ans après Bagdad, les khans mongols gouvernaient par un secrétariat persan, en persan, selon des méthodes persanes ; cinquante ans après, un vizir persan écrivait à leurs frais la première histoire du monde ; et le nom politique d'Iran, inutilisé depuis les Sassanides, revenait dans la chancellerie. La destruction fut réelle et irrattrapable. La survie aussi, et cette survie eut ses propres victimes : cinq des vizirs qui la bâtirent furent exécutés par l'État qu'ils avaient rendu solvable.

Le 20 février 1258, le calife abbasside al-Mustaʿṣim fut roulé dans un tapis et piétiné à mort par des chevaux devant Bagdad, mettant fin à un califat vieux de cinq cent huit ans. Douze mois plus tard, Hülegü payait un observatoire astronomique à Marāgha. Un an après encore, l'historien persan qui avait chevauché avec l'armée jusqu'à Bagdad et l'avait vue mise à sac gouvernait la ville pour ses conquérants — un poste qu'il tint vingt-quatre ans. Voici le récit de ce qui suivit : un régime des steppes dépourvu de tout appareil fiscal embaucha la classe administrative de la civilisation qu'il venait de dévaster, et s'y trouva absorbé. Les Mongols se convertirent, bâtirent en brique, frappèrent un dinar étalonné et commandèrent la première histoire du monde qui tentât d'en embrasser la totalité. Le prix en fut le Khorassan, le califat, soixante-dix ans de prédation fiscale, et presque tous les vizirs qui firent le travail.

Une page de manuscrit persan du XIVe siècle : des cavaliers armés d'arcs et de lances attaquent une citadelle de brique fortifiée, peints dans une palette sobre, au-dessus et au-dessous de colonnes d'écriture arabe.
Un feuillet du Jāmiʿ al-tawārīkh de Rashīd al-Dīn, copié et peint au Rabʿ-i Rashīdī de Tabriz dans la deuxième décennie du XIVe siècle, aujourd'hui Or.MS 20 de la bibliothèque de l'université d'Édimbourg. La scène montre le souverain ghaznévide Maḥmūd ibn Sebüktegin attaquant la citadelle de Zarang, au Sistan, en 1003 — quatre générations d'histoire dynastique persane, écrites pour un khan mongol, par un médecin né juif à Hamadan, dans un atelier que son propre acte de fondation obligeait à produire deux copies complètes par an, pour toujours. Quatre ans après la rédaction de cet acte, son fondateur était exécuté et l'atelier livré à la soldatesque.
Unknown fourteenth-century painter, Rabʿ-i Rashīdī workshop, Tabriz. Jāmiʿ al-tawārīkh of Rashīd al-Dīn, c. 1307–15. Edinburgh University Library, Or.MS 20. Public domain via Wikimedia Commons. · Public domain

Avant : qui gouvernait réellement l'Iran en 1219

Au printemps 1219, les terres comprises entre le Syr-Daria et le golfe Persique relevaient d'ʿAlāʾ al-Dīn Muḥammad, Khwārazmshāh, qui avait mis dix-neuf ans à les rassembler et allait les perdre toutes en trois. Son armée était turque — cavalerie qangli et qiptchaq, loyale moins à lui qu'à sa mère, Terken Khatun, qui tenait sa propre chancellerie et son propre sceau. Son trésor, ses registres fonciers, ses assiettes fiscales, sa correspondance diplomatique et la poésie de sa cour étaient persans, produits par le même genre d'hommes, souvent littéralement par les mêmes familles, depuis deux cents ans 1. Les plus grandes villes de son empire — Nishapour, Merv, Hérat, Boukhara, Samarcande, Rayy — comptaient parmi les plus vastes du monde à l'ouest de la Chine. Nishapour disposait d'un réseau souterrain d'adduction d'eau, d'une douzaine de mosquées du vendredi et d'un marché du livre. Merv possédait dix bibliothèques, dont l'une servit trois ans au géographe Yāqūt, qui en parla comme de la période la plus heureuse de sa vie, et qui partit en 1220 juste devant l'armée mongole 2.

Ce n'était pas un âge d'or et il ne faut pas le raconter comme tel. C'était une société de conquête dotée d'un arrangement interne d'une stabilité inhabituelle. Depuis les Ghaznévides à la fin du Xe siècle et les Seldjoukides après 1040, le plateau iranien était gouverné par des élites militaires turques qui lisaient mal le persan, ne savaient pas évaluer une récolte et n'avaient nulle intention de l'apprendre. Elles embauchaient des gens qui le savaient. L'arrangement avait un nom dans la littérature politique : le Siyāsatnāma de Niẓām al-Mulk, écrit vers 1091 pour le sultan seldjoukide Malikshāh, est un livre entier qui explique à un soldat turc pourquoi il lui faut un secrétaire persan et comment éviter que celui-ci ne le trompe 3. En 1219, l'arrangement avait trois siècles et nul de ceux qui y participaient ne le trouvait étrange.

Le dīvān était une technique, et elle était transportable

L'appareil administratif persan n'était ni une disposition d'esprit ni une tradition. C'était un ensemble précis de bureaux aux procédures précises, et il pouvait être transmis intact.

  • Le dīvān-i aʿlā, le bureau central, sous un ṣāḥib-dīvān qui était en pratique le grand argentier de l'État.
  • Le bureau comptable du mustawfī, qui tenait les registres — le daftar — dans une écriture comptable persane spécialisée et un vocabulaire spécialisé, avec des règles d'audit enseignées comme un métier.
  • La chancellerie du munshī, qui produisait les documents sortants de l'État dans un persan formel ayant supplanté l'arabe à cet usage dans tout l'Iran au cours du XIe siècle.
  • L'assiette du kharāj, impôt foncier calculé sur la surface cultivée, le type de culture et l'accès à l'eau, exigeant un arpentage et un relevé écrit de chaque parcelle irriguée d'un district.
  • Le qanat : une galerie en pente douce creusée dans un cône alluvial pour amener l'eau souterraine en surface par gravité, entretenue par une corporation de creuseurs spécialisés. Sans qanats, il n'y avait sur la majeure partie du plateau aucune agriculture digne d'être imposée, et tout le système d'assiette était bâti autour d'eux 4.

Ceux qui faisaient fonctionner tout cela venaient de familles de secrétaires héréditaires concentrées dans des districts précis. L'un de ces districts était le Juvayn, dans le Khorassan occidental, dont la famille principale avait fourni des officiers de finances à un régime après l'autre. En 1219, le chef de cette famille, Bahāʾ al-Dīn Juvaynī, servait le Khwārazmshāh comme comptable en chef. Il servirait plus tard les Mongols dans la même fonction. Ses deux fils dirigeraient l'État mongol en Iran. Rien de tout cela n'était une trahison au sens que l'époque donnait au mot ; c'était le métier de la famille 5.

Ce que les Mongols avaient à la place

L'empire de Gengis Khan comptait en 1219 treize ans d'existence comme entité unifiée et n'avait absolument aucune administration civile au sens que ce mot avait en Iran.

Ce qu'il avait était redoutable. Une armée organisée décimalement en unités de dix, cent, mille et dix mille, coupant délibérément à travers les lignes tribales. Une garde de la maison, le keshig, qui servait à la fois d'école d'officiers et d'état-major administratif. Un corps de décisions et de précédents, le jasagh ou yasa, qui réglait l'armée, la succession, la chasse et la maison royale. Une écriture — ouïgoure, adoptée en 1204 d'un scribe naïman capturé — et avec elle les débuts d'une chancellerie écrite. Et une politique établie, assumée sans gêne, consistant à prendre à son service les spécialistes capturés : artisans, ingénieurs, interprètes, scribes 618.

Ce qu'il n'avait pas, c'était la moindre procédure pour imposer une agriculture sédentaire. L'économie politique des steppes reposait sur le tribut, le butin et le troupeau ; le yasa n'a rien à dire sur la manière d'évaluer un champ de blé. La lacune était réelle au point que, dans les années 1230, en Chine du Nord, l'administrateur khitan Yelü Chuzai dut plaider auprès d'Ögödei contre une proposition sérieuse de dépeupler la grande plaine de Chine du Nord pour la convertir en pâture — son contre-argument étant arithmétique : des paysans imposés rapporteraient annuellement plus d'argent que la terre n'en rapporterait jamais comme pacage 5. Il l'emporta. Le même argument, dans les mêmes décennies, l'emportait en Iran, et par la même méthode : quelqu'un montra un registre à un prince mongol.

La transmission : d'Otrar à Tabriz

1219-1223 : ceci fut une campagne, non un gouvernement

La cause immédiate n'est pas discutée. En 1218, une caravane marchande patronnée par les Mongols, forte de quelque quatre cent cinquante hommes, fut saisie à Otrar, sur la frontière khwarazmienne, et ses membres tués par le gouverneur Inalchuq ; les envoyés que Gengis Khan dépêcha pour obtenir réparation furent tués eux aussi, l'un exécuté et les autres renvoyés rasés 7. La réponse commença en 1219 et ne fut pas une razzia. Boukhara tomba en février 1220, Samarcande en mars. Juvaynī conserve ce qu'un survivant de Boukhara aurait rapporté ensuite, en six verbes : « Ils vinrent, ils sapèrent, ils brûlèrent, ils tuèrent, ils pillèrent et ils partirent » 21. En 1221, Tolui, le plus jeune fils de Gengis, prit les villes du Khorassan l'une après l'autre : Merv en février, Nishapour le 10 avril, Hérat en juin 8.

Ce qui advint dans ces villes est la raison pour laquelle le reste de ce récit doit être écrit avec précaution. C'est aussi ce qu'il contient de moins sûrement documenté. Notre source principale pour la campagne du Khorassan est le Tārīkh-i Jahāngushā d'ʿAṭā-Malik Juvaynī, l'Histoire du Conquérant du monde, écrite entre 1252 et 1260 — par un Persan qui avait perdu son pays au profit de ces armées, tout en étant employé par ceux qui les commandaient. Juvaynī rapporte qu'un sayyid passa treize jours à compter les cadavres de Merv et parvint à 1 300 000, et donne 1 747 000 pour Nishapour 21. Aucun historien moderne n'accepte ces chiffres. L'analyse que John Masson Smith consacra en 1975 aux effectifs mongols et à la population persane conclut que les armées requises pour tuer et faire disparaître autant de gens dans le temps disponible n'existaient pas, et que les villes en question n'auraient de toute façon pu abriter de telles populations 12. Les estimations actuelles pour Nishapour se situent autour de cent à deux cent mille, et ce ne sont encore que des inférences.

Il faut tenir les trois ensemble, car tout le récit en dépend : les millions médiévaux sont de la rhétorique, écrite par un homme qui avait ses raisons ; les fourchettes modernes sont des estimations, construites à partir de la capacité de charge et de la logistique ; et les faits institutionnels — une ville dépeuplée, une dynastie éteinte, une monnaie retirée — sont certains. C'est en confondant ces trois registres que l'on raconte mal cette période, dans un sens comme dans l'autre.

Pendant trente ans après la mort de Gengis Khan en 1227, l'Iran fut moins gouverné qu'affermé. Une succession de surintendants nommés — Chin-Temür, puis l'Ouïgour Körgüz, exécuté en 1242, puis Arghun Aqa, en poste de 1243 à 1255 — leva le revenu pour Karakorum par contrats d'affermage et par l'ortogh, ces partenariats entre l'État et des marchands qui avançaient des espèces au trésor et les récupéraient, avec intérêt, sur qui pouvait être pressuré 3. Les registres d'Arghun Aqa montrent une bureaucratie reconstituée à partir du personnel persan survivant, sans la moindre orientation politique sur ce à quoi elle devait servir.

1256 : Hülegü arrive avec mission de rester

Le quriltai de 1251 qui élut Möngke grand khan décida aussi que les terres d'Islam deviendraient un apanage gengiskhanide sous son frère Hülegü, avec une armée permanente et un mandat explicite de gouverner plutôt que de razzier 6. C'est la charnière. Tout ce qui précède est conquête ; tout ce qui suit est administration.

Hülegü franchit l'Oxus en janvier 1256. La forteresse nizārī ismaélienne d'Alamūt capitula en décembre de la même année, et il en sortit deux choses qui pèseraient énormément. L'une était Naṣīr al-Dīn Ṭūsī, le polymathe qui avait passé des décennies dans les cours ismaéliennes et qui entrait désormais au service de Hülegü, où il resta jusqu'à sa mort en 1274. L'autre était une bibliothèque. Juvaynī, qui accompagnait l'armée, reçut la libre disposition de la collection d'Alamūt et décrit dans sa propre histoire ce qu'il en fit : il mit de côté les corans et les manuscrits scientifiques et historiques pour les conserver, et fit brûler les ouvrages doctrinaux ismaéliens 21. C'est une phrase d'une honnêteté rare sous la plume d'un historien de cour, et elle dit exactement de quel genre de transmission il s'agissait — ni conservation, ni destruction, mais tri, par un homme à qui une armée d'invasion venait de remettre l'autorité de trier.

Bagdad, février 1258

Hülegü atteignit Bagdad en janvier 1258. Le siège proprement dit commença vers le 29 janvier ; la ville capitula le 10 février ; le sac se déroula les jours suivants ; le calife abbasside al-Mustaʿṣim fut exécuté le 20 février, roulé dans un tapis et piétiné par des chevaux afin qu'aucun sang royal ne touchât le sol 713.

Les estimations de pertes vont des deux cent mille que Hülegü revendiqua lui-même, dans sa lettre à Louis IX, aux huit cent mille et au-delà des sources arabes ; les chiffres modernes les plus bas tournent autour de quatre-vingt-dix mille. Comme pour Nishapour, la réponse honnête est que le nombre est irrécupérable et que cette irrécupérabilité fait partie de ce qui est arrivé.

Ce qui est certain est d'ordre institutionnel, et c'est le fait le plus considérable de ce récit. Le califat abbasside existait depuis 750. Le 20 février 1258, il cessa d'exister. Toute puissance sunnite, du Maroc au Bengale, tirait sa légitimité formelle d'un calife à Bagdad ; après cette date, il n'y eut plus de calife à Bagdad, et les États successeurs durent inventer leur légitimité avec d'autres matériaux. Les Mamelouks du Caire installèrent en trois ans un Abbasside réfugié comme figure de proue, ce qui dit assez combien la fonction manquait 17.

La part du récit qui ne résiste pas à l'examen est celle que tout le monde répète. L'affirmation selon laquelle les Mongols auraient détruit les bibliothèques de Bagdad, jeté les livres dans le Tigre jusqu'à ce qu'il coule noir d'encre, et mis fin par là à la science islamique, n'est pas étayée. La reconstitution que Michal Biran a faite des bibliothèques du Bagdad ilkhanide, à partir des dictionnaires biographiques et des colophons de manuscrits, met au jour une économie savante en état de marche dans la ville une génération après 1258, avec la madrasa Mustanṣiriyya en fonction, des licences d'enseignement délivrées, et des livres copiés, achetés, mis en waqf et déplacés 11. Certaines bibliothèques furent détruites. Le commerce du livre à Bagdad, non. Ṭūsī, pendant ce temps, emportait vers le nord instruments et manuscrits, vers un observatoire que la conquête allait financer.

Une miniature persane montrant un souverain assis sous un pavillon à coupole, entouré d'assistants enturbannés et d'un groupe de personnages rassemblés devant lui.
La conversion de Ghazan à l'islam, d'après un manuscrit de Rashīd al-Dīn conservé à la Bibliothèque nationale de France, Supplément persan 1113. Ghazan prononça la shahāda en juin 1295 et monta sur le trône en novembre, premier ilkhan à régner en musulman. La peinture consigne une réconciliation ; elle ne consigne pas que la même année vit la destruction des temples bouddhiques d'Azerbaïdjan et la fin de quarante ans de protection ilkhanide pour les communautés chrétiennes d'Irak.
Manuscript of Rashīd al-Dīn, Jāmiʿ al-tawārīkh, fourteenth century. Bibliothèque nationale de France, Supplément persan 1113, f. 239r. Public domain via Wikimedia Commons. · Public domain

L'embauche des Juvaynī

En septembre 1260, une armée mamelouke défit à ʿAyn Jālūt, en Galilée, une force mongole réduite. Hülegü s'était déjà retiré vers l'est à la nouvelle de la mort de Möngke l'année précédente, et l'expansion vers l'ouest s'arrêta définitivement à l'Euphrate 17. Dès lors, l'apanage de Hülegü devint une chose inédite dans l'expérience mongole : un État gengiskhanide à frontière fixe, sans conquête disponible, et doté d'une assiette fiscale qu'il fallait désormais maintenir en vie plutôt que dépouiller.

Les hommes embauchés pour cela étaient la famille qui le faisait déjà. ʿAṭā-Malik Juvaynī — l'historien, qui avait chevauché avec l'armée jusqu'à Bagdad et l'avait vue mise à sac — fut nommé gouverneur de Bagdad, de la Basse-Mésopotamie et du Khouzistan en 1259, et garda le poste jusqu'à sa mort, le 5 mars 1283 : vingt-quatre ans 21. Son frère cadet Shams al-Dīn Juvaynī devint ṣāḥib-dīvān de tout l'Ilkhanat en 1263 et en dirigea les finances vingt et un ans. Le persan devint la langue de la chancellerie ilkhanide. La pratique comptable persane devint la pratique comptable ilkhanide : le manuel al-Murshid fī al-ḥisāb, écrit en persan par Ḥasan ibn ʿAlī al-Qāshānī et analysé par Ryoko Watabe, montre l'État ilkhanide de la première période évaluant la capitation qubchūr par une procédure de recensement qui est de la technique bureaucratique persane appliquée à une levée mongole 23.

Rien là-dedans n'exigeait que les Mongols admirassent la civilisation persane, et pour l'essentiel ils ne l'admiraient pas. Il suffisait qu'ils voulussent du revenu et que la machine à le lever se trouvât là, intacte pour l'essentiel, pourvue de son personnel et consentante.

Le trafic allait aussi dans l'autre sens

La seconde moitié de la transmission est celle dont le récit de l'atrocité n'a que faire. Parce que l'Ilkhanat et le Yuan de Qubilaï en Chine appartenaient à des branches d'une même famille, hommes et textes circulèrent entre Tabriz et Dadu à une échelle que rien, dans l'histoire eurasiatique, n'avait auparavant permise. L'étude que Thomas Allsen a consacrée à ce trafic décrit l'empire comme une « chambre de compensation » culturelle et soutient que l'échange ne fut pas un sous-produit de la conquête mais une politique délibérée : les cours partageaient sciemment entre elles les ressources spécialisées de leurs domaines 5.

L'agent le plus net en fut Bolad Chingsang, un Mongol qui avait dirigé les bureaux agricoles et censoriaux de Qubilaï en Chine, arriva en Iran en ambassade en 1285 et resta tout simplement — vingt-huit ans, jusqu'à sa mort en 1313. Il fut l'informateur principal de Rashīd al-Dīn sur l'histoire mongole, l'administration chinoise, l'agronomie chinoise et la médecine chinoise, et une grande part de ce que le Jāmiʿ al-tawārīkh dit de la moitié orientale de l'Eurasie est sorti de sa bouche 57.

Ce qui a circulé Sens Témoignage
Tradition dynastique mongole et pratique administrative chinoise Dadu → Tabriz Le témoignage de Bolad Chingsang dans tout le Jāmiʿ al-tawārīkh
Sphygmologie et pharmacologie chinoises Dadu → Tabriz Le Tānksūqnāma, compilation de médecine chinoise par Rashīd al-Dīn, vers 1313
Astronomie calendaire chinoise Dadu → Marāgha Un astronome chinois à Marāgha dès 1259, nommé Fūmenjī dans les sources persanes
Papier-monnaie chinois Dadu → Tabriz L'édit du chao de 1294
Convention picturale chinoise — bandes de nuages, dragons, profondeur du paysage Dadu → Tabriz La peinture de manuscrits ilkhanide à partir de 1300 environ
Instruments et tables astronomiques islamiques Marāgha → Dadu Les instruments islamiques de Jamāl al-Dīn au Bureau d'astronomie de Qubilaï, 1267
Textes médicaux et géographiques persans et arabes Tabriz → Dadu Les catalogues de la bibliothèque impériale des Yuan

Les deux dernières lignes comptent autant que les cinq premières. Il ne s'agissait pas d'un flux à sens unique d'un Orient raffiné vers un Occident dévasté. C'était un circuit, et l'Ilkhanat en était l'un des deux pôles.

Ce qui a changé, et ce que cela a remplacé

L'Iran redevient un mot

La conséquence la plus durable de la domination mongole en Iran est un nom.

Après l'effondrement sassanide de 651, il n'y avait plus eu d'entité politique appelée Iran. Le plateau était un ensemble de provinces du califat — Jibāl, Fārs, Khurāsān, Ādharbāyjān — puis un ensemble de sultanats successeurs. Īrān survivait comme géographie littéraire et légendaire, le monde du Shāhnāma, sans aucun référent administratif. Sous les Ilkhans, le terme revient comme terme politique. L'étude que Dorothea Krawulsky consacre au vocabulaire territorial ilkhanide ouvre précisément là-dessus — Zur Wiederbelebung des Begriffes « Īrān » zur Īlḫānzeit, sur la réanimation du concept d'Iran à l'époque ilkhanide — et suit Īrānzamīn et le style royal pādishāh-i Īrān dans l'usage de la chancellerie et de l'historiographie ilkhanides 8. La lecture mondiale que Bert Fragner fait des mêmes matériaux le dit crûment : l'Ilkhanat est le moment où l'Iran redevient gouvernable comme un tout, et l'idée survit à ses gouvernants 10.

Elle leur survit de loin. Les Djalayirides, les Timourides, les Aq Qoyunlu et enfin les Safavides héritent tous d'une géographie politique où l'Iran est une chose qui se gouverne en bloc. L'État moderne aussi, à terme.

L'ironie n'est pas subtile et le récit doit la dire tout haut. Les conquérants dont on garde le souvenir d'avoir détruit l'Iran sont ceux qui ont remis son nom sur la carte.

Les réformes de Ghazan, 1298-1304

Ghazan se convertit à l'islam en juin 1295 et prit le trône en novembre de la même année — premier ilkhan à régner en musulman, à la tête d'une élite mongole qui se convertit avec lui ou peu après 13. Ce qui suivit fut la tentative de reconstruction fiscale la plus sérieuse qu'ait menée un État successeur mongol.

Le programme, tel que l'a consigné celui qui l'a pour l'essentiel conçu et exécuté, se ramenait à peu près à ceci :

  1. Une assiette fixe et publiée. Les obligations fiscales de chaque district arrêtées à un chiffre défini et gravées sur des tablettes de pierre ou de métal affichées à la mosquée du district, de sorte que les collecteurs ne pussent inventer d'exigences.
  2. Suppression des levées répétées. Le qubchūr avait été perçu deux et trois fois dans la même année par des agents concurrents ; les décrets de Ghazan fixèrent une perception annuelle unique, à calendrier déclaré.
  3. Réforme du yam. Le relais postal servait aux fonctionnaires de subvention privée au transport, les chevaux étant réquisitionnés dans les villages du parcours ; les tablettes paiza qui en autorisaient l'usage furent rappelées et réémises de façon restrictive.
  4. Normalisation monétaire. Un dinar de poids et de titre fixes, frappé à un étalon uniforme dans tout le domaine, remplaçant les variations locales qui rendaient la comptabilité interprovinciale presque impossible.
  5. Concessions foncières au lieu de solde en espèces. Des unités de l'armée reçurent des tenures iqṭāʿ, inscrites au daftar, à la fois pour soulager le trésor et pour donner à la soldatesque mongole un intérêt à ce que la terre produise plutôt qu'à ce qu'elle soit pillée.
  6. Remise en culture des terres abandonnées. Des décrets offrant une remise d'impôt de plusieurs années à qui rétablirait la culture sur des terres sorties de l'exploitation — aveu, dans la langue même des réformes, de l'ampleur de ce qui avait été abandonné 3.

L'étude institutionnelle d'Ann Lambton est le traitement de référence, et elle porte un avertissement qui mérite d'être répété : nous possédons les décrets, non l'obéissance. La source des réformes de Ghazan est massivement le Tārīkh-i Mubārak-i Ghāzānī de Rashīd al-Dīn, écrit par le vizir qui les avait rédigées, à la louange du souverain qui les avait ordonnées 3. C'est un rapport sur soi émanant d'une partie intéressée. Ce qui peut être confirmé indépendamment — l'étalon monétaire, par les coins et les trésors monétaires conservés — se vérifie. L'essentiel du reste est intestable.

Le Jāmiʿ al-tawārīkh : l'histoire du monde comme produit administratif

Rashīd al-Dīn Faḍlallāh Hamadānī naquit vers 1247 dans une famille juive de Hamadan, fut formé à la médecine, se convertit à l'islam vers trente ans, entra au service ilkhanide comme médecin de cour et devint vizir en 1298. Il occupa la charge vingt ans. Vers 1300, Ghazan lui commanda une histoire des Mongols ; Öljeitü, qui succéda en 1304, élargit la commande en quelque chose de sans précédent 7.

Le Jāmiʿ al-tawārīkh — la Somme des chroniques — est le premier ouvrage historique, dans quelque langue que ce soit, qui tente sérieusement de couvrir tout le monde connu en partant du principe que toutes ses parties ont leur place dans un même livre. Il comporte des sections sur les Mongols et les Turcs, sur les dynasties préislamiques et islamiques de l'Iran, sur les Arabes, sur les Juifs, sur les Francs d'Europe, sur l'Inde et sur la Chine 22. Il fut documenté comme documente un bureau de renseignement : par des informateurs, chacun spécialiste de sa matière, réunis aux frais du vizir. Bolad Chingsang pour les Mongols et la Chine. Un moine bouddhiste cachemiri, Kamalashrī, pour l'Inde et pour un résumé de la vie du Bouddha qui est le plus ancien exposé du bouddhisme écrit par un savant musulman d'après une source bouddhiste. Un frère franc pour l'Europe, d'où la liste des papes que contient le livre 5725.

Rashīd al-Dīn résolut aussi le problème de la diffusion, de la manière la plus caractéristique qui fût offerte à un vizir ilkhanide : il la dota. L'acte de waqf du Rabʿ-i Rashīdī, sa fondation dans un faubourg de Tabriz — un quartier avec mosquée, hôpital, madrasa, moulin à papier et scriptorium, étudié en détail par Birgitt Hoffmann — obligeait la fondation à produire chaque année deux copies complètes de ses œuvres, l'une en arabe, l'autre en persan, collationnées sur l'exemplaire maître et expédiées à des villes nommément désignées 9. Un fragment survivant de la copie arabe de 1314 se trouve à la bibliothèque de l'université d'Édimbourg sous la cote Or.MS 20 ; un autre est dans la collection Khalili 16. Ce sont les pages qui ouvrent ce récit.

L'étude que Stefan Kamola consacre à la composition de l'ouvrage en explicite la fonction politique : le Jāmiʿ al-tawārīkh est un dispositif de légitimation, construit pour installer une dynastie d'occupants militaires étrangers dans le registre historique perso-islamique comme souverains de droit 7. C'est exact, et ce n'est pas une démystification. Le livre est une pièce de propagande d'État qui se trouve être aussi le texte fondateur d'un genre, et les deux moitiés de cette phrase portent la charge.

Marāgha, et l'arithmétique qui survécut à l'empire

En 1259, avant que l'Ilkhanat ne fût formellement quoi que ce soit, Hülegü autorisa Ṭūsī à bâtir un observatoire à Marāgha, en Azerbaïdjan, et à le financer sur des revenus de waqf — décision financière qui compta davantage que la décision fondatrice, puisque le revenu de la dotation fit tourner l'institution plus d'un demi-siècle, au-delà de la mort de son mécène comme de celle de son fondateur 1920.

Marāgha, ce n'était pas un astronome avec un quadrant. C'était une institution de recherche pourvue de personnel, dotée d'une bibliothèque et d'ateliers d'instruments, dont l'effectif comprit Muʾayyad al-Dīn al-ʿUrḍī, Quṭb al-Dīn al-Shīrāzī, le Maghrébin Muḥyī al-Dīn al-Maghribī, et au moins un astronome chinois, désigné dans les sources persanes sous une forme qu'on rend d'ordinaire Fūmenjī, dont les méthodes calendaires entrèrent dans la discussion 5. Douze ans d'observation produisirent le Zīj-i Īlkhānī, les tables astronomiques ilkhanides, achevées vers 1272 et dédiées au khan qui les avait payées.

La production théorique survécut aux tables. Les dispositifs mathématiques élaborés à Marāgha et dans sa tradition successive pour remplacer l'équant de Ptolémée — le couple de Ṭūsī, le lemme d'ʿUrḍī — réapparaissent, sans attribution, dans l'œuvre de Copernic deux siècles et demi plus tard, correspondance documentée pour la première fois dans les années 1950 et admise depuis comme exigeant une voie de transmission quelconque, même là où cette voie demeure non établie 1920.

Le chao : le seul import chinois qui échoua tout net

En 1294, le trésor était vide. Le ṣāḥib-dīvān de Gaykhātū, Ṣadr al-Dīn Aḥmad Khālidī Zanjānī, proposa la solution qui avait réussi aux Yuan : imprimer de la monnaie. Les billets furent copiés de près sur les billets chinois, jusqu'à une inscription en chinois, et la première émission circula à Tabriz le 19 shawwāl 693 — le 12 septembre 1294 — le refus de l'accepter étant rendu passible de mort 24.

Les prix décuplèrent en quelques jours. Les marchands fermèrent leurs échoppes, une grande partie de la population quitta la ville, et le trafic des bazars s'arrêta net. L'édit fut retiré en quelques semaines. Gaykhātū fut renversé et étranglé en mars 1295 — ses contemporains Rashīd al-Dīn et Waṣṣāf attribuent tous deux sa chute à une révolte de faction dans la noblesse mongole plutôt qu'à la monnaie, encore que la monnaie n'eût pas aidé 24.

C'est l'échec le plus instructif du récit. Le papier-monnaie chinois fonctionnait parce que l'État yuan pouvait imposer un monopole, réabsorber les billets par l'impôt et en faire le seul moyen légal de paiement. L'Ilkhanat ne pouvait rien de tout cela, et un marchand de Tabriz qui avait trois siècles de dirhams d'argent derrière lui n'avait aucune raison de faire semblant. La transmission n'est pas affaire de copier une bonne idée. Elle est affaire de savoir si le substrat institutionnel qui faisait fonctionner l'idée a suivi.

Ce qui fut évincé

La transmission ne fut pas additive. Des choses disparurent.

  • Le califat comme institution légitimante. Après 1258, la royauté iranienne ne pouvait plus être autorisée depuis Bagdad. Les Ilkhans s'autorisèrent eux-mêmes par l'ascendance gengiskhanide et par la théorie persane du souverain juste que fournirent Ṭūsī et Rashīd al-Dīn, et cette combinaison — généalogie des steppes plus royauté persane — devint le titre qu'utilisa toute dynastie iranienne et centrasiatique ultérieure 13.
  • La part restante de l'arabe dans la haute culture iranienne. L'arabe tenait la théologie, le droit et une bonne part des sciences. Sous les Ilkhans, le persan prit une part décisive de l'historiographie, de l'administration et, à terme, de la science ; le Zīj-i Īlkhānī fut composé en persan.
  • La primauté de Bagdad. Un centre de gravité millénaire se déplaça vers le nord-ouest azerbaïdjanais. Tabriz, Marāgha et Sulṭāniyya devinrent l'axe du monde persanophone, et y restèrent jusqu'aux Safavides.
  • La domination institutionnelle sunnite sur le plateau. L'autorité abbasside disparue et les Ilkhans indifférents quarante ans durant, les institutions chiites et soufies s'étendirent d'une manière qui eût été bien plus difficile auparavant. Öljeitü se convertit au chiisme duodécimain en 1310 et fit frapper sur sa monnaie les noms des douze imams 1314.
  • Une présence bouddhique en Iran qui dura environ quarante ans et fut ensuite effacée. Hülegü et Arghun patronnèrent des moines bouddhistes et bâtirent des temples en Azerbaïdjan ; après la conversion de Ghazan en 1295, les temples furent détruits ou convertis, et il n'en subsiste presque rien hors du sol 1315.
Une immense coupole de brique revêtue de céramique turquoise sur un tambour octogonal cerné de huit minarets élancés, se détachant seule sur un ciel pâle.
Le mausolée d'Öljeitü à Sulṭāniyya, bâti entre 1302 environ et 1312, aujourd'hui inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO. Un khan mongol — l'arrière-petit-fils de celui qui mit Bagdad à sac — repose sous la plus vaste coupole de brique du monde islamique, élevée par des maçons persans dans un idiome architectural persan, dans une ville qu'il fonda pour capitale sur le plateau iranien. L'édifice est le règlement de ce récit en un seul objet.
Mardetanha (2011). Mausoleum of Öljeitü (Gonbad-e Soltaniyeh), Soltaniyeh, Iran. CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons. · CC BY-SA 3.0

Ce que cela coûta, et qui paya

Les trois registres, encore

Le coût de cette transmission est énorme, exceptionnellement bien documenté au niveau institutionnel et exceptionnellement mal documenté au niveau démographique. Le lecteur a droit à la distinction.

Rhétorique. Les 1 300 000 de Juvaynī à Merv et ses 1 747 000 à Nishapour ; les 800 000 et davantage des sources arabes à Bagdad. Ce sont des chiffres écrits pour rendre l'énormité, par des auteurs qui avaient leurs raisons — Juvaynī pour démontrer la terrible justice des maîtres qu'il servait, les chroniqueurs arabes pour inscrire une catastrophe dans la mémoire. Ils témoignent de la manière dont les événements furent éprouvés et compris. Ce ne sont pas des dénombrements.

Estimation. L'analyse des effectifs par Smith, la capacité de charge des surfaces urbaines fouillées et la survie des registres fiscaux situent les morts de Nishapour entre cent et deux cent mille et ceux de Bagdad entre quatre-vingt-dix mille et deux cent mille 12. Ce sont des inférences à larges fourchettes.

Certitude. Un califat de cinq cent huit ans a pris fin le 20 février 1258. Merv, l'une des grandes villes du monde islamique, n'a jamais retrouvé son rang et son site est aujourd'hui un parc archéologique. Une monnaie a été émise à Tabriz le 12 septembre 1294 et retirée en quelques semaines. Six des vizirs de l'Ilkhanat ont été exécutés par l'État qu'ils administraient. Ce ne sont pas des estimations.

Trente-cinq ans de naufrage fiscal

La part du coût que le récit de l'atrocité manque entièrement est ce qui s'est passé entre la conquête et les réformes — et elle a fait à l'agriculture iranienne plus de dégâts cumulés que n'importe quel sac isolé.

Le bilan que dresse Petrouchevski dans la Cambridge History of Iran est que les sept décennies allant des années 1220 aux années 1290 constituent une période de déclin économique colossal, causé autant par les pratiques administratives des conquérants que par la destruction de la conquête elle-même 2. Les mécanismes sont documentés et prosaïques : le revenu affermé au plus offrant, qui récupérait sa mise avec marge ; le qubchūr levé plusieurs fois dans la même année par les agents de princes différents, chacun muni d'un mandat valide ; les financiers ortogh avançant des espèces sur des perceptions futures à des taux qui garantissaient le défaut ; la réquisition sans compensation des bêtes de transport et du fourrage le long des routes du yam ; et, au bout de la chaîne, des cultivateurs abandonnant la terre parce que l'assiette excédait ce que la terre pouvait produire. Les décrets de réforme de Ghazan sont eux-mêmes la meilleure preuve de l'ampleur du phénomène — un État n'offre pas des années de remise d'impôt pour la remise en culture des champs à moins qu'un très grand nombre de champs n'aient été abandonnés 3.

L'irrigation, et une incertitude honnête

Petrouchevski affirme en outre que le dommage fut structurellement irréversible dans le nord-est, à cause de ce qui fut détruit : les qanats. Un qanat représente des décennies de creusement accumulé, exige un entretien continu, et ne peut être reconstruit par une population réduite en une saison ni en une génération. Selon cette thèse, la destruction des réseaux de qanats du Khorassan convertit un paysage de peuplement relativement continu en villes-oasis isolées, et le schéma persista des siècles 24.

La thèse est depuis fortement contestée. Ses critiques observent que les preuves sont largement littéraires, que l'archéologie régionale est inégale, et que l'Iran du XIVe siècle absorba aussi la peste, la guerre civile et les campagnes de Tamerlan, dont chacune peut porter une part du blâme. La position de l'atlas est que le mécanisme est réel et bien compris, que son attribution spécifique aux années 1220-1222 est contestée, et que le récit le dit plutôt que de choisir la version la plus spectaculaire.

Les vizirs

Voici le coût que presque personne ne raconte, et c'est celui pour lequel ce récit a été écrit.

La classe administrative persane prit en main l'État mongol en Iran. L'État mongol la tua ensuite, l'un après l'autre, sous des accusations qui étaient d'ordinaire d'empoisonnement et d'ordinaire inventées, à intervalles d'environ dix ans, aussi longtemps que dura l'Ilkhanat.

Vizir Charge exercée Fin
ʿAṭā-Malik Juvaynī Gouverneur de Bagdad, 1259-1283 Arrêté et poursuivi deux fois dans ses dernières années ; mort le 5 mars 1283
Shams al-Dīn Juvaynī Ṣāḥib-dīvān, 1263-1284 Exécuté le 16 octobre 1284, accusé d'avoir empoisonné Abaqa
Saʿd al-Dawla Ṣāḥib-dīvān, 1289-1291 Tué le 3 mars 1291 alors qu'Arghun agonisait ; des attaques contre les communautés juives suivirent
Ṣadr al-Dīn Zanjānī Ṣāḥib-dīvān sous Gaykhātū, auteur du chao Exécuté en 1298
Rashīd al-Dīn Faḍlallāh Vizir, 1298-1318 Exécuté le 13 juillet 1318, âgé d'environ soixante-dix ans, accusé d'avoir empoisonné Öljeitü
Ghiyāth al-Dīn Muḥammad Vizir, 1327-1335, fils de Rashīd al-Dīn Exécuté en 1336 ; le Rabʿ-i Rashīdī pillé une seconde fois

Lisez la colonne de droite. Six des administrateurs les plus capables du monde islamique du XIVe siècle, détenteurs de la charge qui rendait l'Ilkhanat solvable, et cinq d'entre eux morts par exécution.

Le cas de Rashīd al-Dīn porte l'ensemble. Il avait servi deux khans vingt ans durant, bâti le Rabʿ-i Rashīdī, écrit la première histoire du monde, réformé la monnaie et doté un hôpital. En 1318, son rival Tāj al-Dīn ʿAlī Shāh porta l'accusation qu'il avait empoisonné Öljeitü quatre ans plus tôt. Il fut exécuté le 13 juillet avec son fils, et sa tête fut promenée dans les rues de Tabriz tandis qu'une foule scandait les mots que les sources conservent — « Voici la tête du Juif qui a profané le nom de Dieu, que la malédiction de Dieu soit sur lui » — à propos d'un homme musulman depuis quarante ans, tué avec son origine au chef d'accusation 79. Ses biens furent confisqués, sa fondation livrée à la soldatesque, et sa bibliothèque — le scriptorium qui produisait deux copies de son œuvre par an, à perpétuité, aux termes de sa propre dotation — pillée. Son fils la releva, tint le vizirat huit ans, et fut exécuté en 1336, sur quoi elle fut pillée de nouveau 9.

La facture des convertis

La conversion de Ghazan en 1295 s'écrit d'ordinaire comme la fin heureuse de cette histoire, le moment où les conquérants rejoignent les conquis. Elle le fut. Elle fut aussi une licence.

Les temples bouddhiques d'Azerbaïdjan furent détruits ou convertis, les moines mis en demeure de choisir entre l'islam et le départ. Églises et synagogues furent attaquées dès les premiers mois. Les communautés chrétiennes d'Irak et d'Azerbaïdjan — des nestoriens qui avaient joui quarante ans de la faveur ilkhanide parce que les mères et les épouses des khans étaient souvent chrétiennes — perdirent définitivement cette protection, et les violences dirigées contre elles dans les années 1290 puis de nouveau en 1310 furent assez graves pour constituer une charnière dans l'histoire du christianisme oriental de la région 13. La chute de Saʿd al-Dawla en 1291 avait déjà été suivie d'une campagne contre les juifs sous domination ilkhanide, et 1318 fournit la coda.

Rien de tout cela n'est une note en bas de page de la transmission. Le règlement entre la puissance mongole et l'administration persane se fit dans un idiome islamique, et ceux qui n'entraient pas dans cet idiome payèrent pour l'ajustement.

Le compte

Alors, quelle fut la facture, et qu'a-t-on acheté ?

Acheté : un État. L'Iran comme unité politique gouvernable portant un nom, pour la première fois depuis six cents ans. Une tradition administrative persane portée intacte à travers une catastrophe et transmise à tous les régimes successeurs jusqu'à nos jours. Un observatoire de recherche dont les mathématiques atteignirent Copernic. La première tentative d'histoire du monde. Une tradition de peinture de manuscrits qui fondit la convention paysagère chinoise et l'art du livre persan et produisit, en deux générations, le Grand Shāhnāma mongol. Un circuit eurasiatique de spécialistes qui fonctionna dans les deux sens pendant quatre-vingts ans.

Payé : les villes du Khorassan, avec un bilan de morts qui ne peut être dénombré et se comptait certainement en centaines de milliers. Le califat abbasside. Soixante-dix ans de prédation fiscale qui vidèrent des villages que les armées n'avaient jamais atteints. L'irrigation du nord-est, en partie et discutablement. La présence bouddhique et une bonne part de la présence chrétienne en Iran. Et les hommes eux-mêmes — Shams al-Dīn, Saʿd al-Dawla, Ṣadr al-Dīn, Rashīd al-Dīn, Ghiyāth al-Dīn — qui firent le travail réel de l'intégration et furent exécutés pour cela par ceux qui en bénéficiaient.

Le récit populaire dit que les Mongols ont mis fin à la civilisation islamique en Iran. Ils ne l'ont pas fait. Ils y furent absorbés, s'y convertirent, payèrent son siècle d'érudition le plus ambitieux et lui rendirent son nom politique. Le récit populaire se trompe d'une manière qui importe, parce que la correction n'a rien de consolant. Une civilisation qui survit à sa conquête n'est pas une civilisation qui a été épargnée. C'est une civilisation qui a continué de travailler dans les décombres, à la solde des conquérants, en enterrant ses administrateurs au fur et à mesure.

Ce qui a suivi

Où cela vit aujourd'hui

L'Iran comme unité politique portant un nom, en continuité de l'Ilkhanat jusqu'à nos jours Le persan comme langue de chancellerie et d'administration, de l'Anatolie au Bengale L'histoire universelle comme genre, descendante du Jāmiʿ al-tawārīkh Les dispositifs mathématiques de Marāgha que l'on retrouve chez Copernic La convention paysagère chinoise à l'intérieur de la peinture de manuscrits persane L'ascendance gengiskhanide jointe à la théorie persane de la royauté comme titre de légitimité de toute dynastie iranienne et centrasiatique ultérieure L'implantation institutionnelle du chiisme duodécimain sur le plateau iranien La pratique de chancellerie safavide et moghole bâtie sur le précédent ilkhanide

Références

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  2. Petrushevsky, I. P. “The Socio-Economic Condition of Iran under the Īl-Khāns.” In The Cambridge History of Iran, Volume 5: The Saljuq and Mongol Periods, ed. John Andrew Boyle. Cambridge: Cambridge University Press, 1968. en
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  4. Lambton, Ann K. S. Landlord and Peasant in Persia: A Study of Land Tenure and Land Revenue Administration. London: Oxford University Press, 1953. en
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  8. Krawulsky, Dorothea. Īrān — das Reich der Īlḫāne: eine topographisch-historische Studie. Beihefte zum Tübinger Atlas des Vorderen Orients, Reihe B. Wiesbaden: Reichert, 1978. See especially “Zur Wiederbelebung des Begriffes ‘Īrān’ zur Īlḫānzeit,” 11–17. de
  9. Hoffmann, Birgitt. Waqf im mongolischen Iran: Rašīduddīns Sorge um Nachruhm und Seelenheil. Freiburger Islamstudien 20. Stuttgart: Franz Steiner Verlag, 2000. de
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  21. Juvaynī, ʿAṭā-Malik. The History of the World-Conqueror. Translated by John Andrew Boyle. 2 vols. Manchester: Manchester University Press, 1958. fa primary
  22. Rashīd al-Dīn Faḍlallāh. Jamiʿu’t-tawarikh: Compendium of Chronicles — A History of the Mongols. Translated by Wheeler M. Thackston. 3 vols. Sources of Oriental Languages and Literatures 45. Cambridge, MA: Harvard University, Department of Near Eastern Languages and Civilizations, 1998–99. fa primary
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Pour aller plus loin

Citer cet article
OsakaWire Atlas. 2026. "What the Mongols did to Iran, and what Iran did back (1219-1335)" [Hidden Threads record]. https://osakawire.com/fr/atlas/mongol_iran_integration_1260/