Un envoyé sogdien vendit à Byzance une route contournant la Perse en 568 (et une guerre)
Maniakh, chef des marchands sogdiens sous les Turcs, porta de la soie grège et une lettre en écriture « scythe » par-delà le Caucase jusqu'à Justin II, après que Khosrô Ier eut brûlé sa soie et empoisonné ses collègues. L'alliance qu'il négocia ouvrit la route des steppes au nord de la Perse, donna à Rome sa première ambassade auprès d'un empire de la steppe et fut comptée par les contemporains parmi les causes d'une guerre de vingt ans.
En 568, un marchand sogdien nommé Maniakh arriva à Constantinople avec un présent de soie grège et une lettre en écriture « scythe » de Sizabul, souverain des Turcs. Il avait d'abord tenté la Perse : Khosrô Ier avait acheté la soie des Sogdiens et l'avait brûlée sous leurs yeux, puis avait fait empoisonner une seconde ambassade, à trois ou quatre hommes près. Maniakh proposa de vendre aux Romains à la place, et partit lui-même par le Caucase. Justin II accepta l'alliance, montra aux envoyés ses vers à soie et renvoya avec eux, en août 569, son commandant en chef de l'Orient, Zémarque. Zémarque fut purifié par le feu, festoya sous des pavillons d'or sur la Montagne d'Or et rentra par une route au nord de la Caspienne qu'aucun Romain n'avait empruntée. Moins d'un an plus tard, les deux empires étaient en guerre. En 573, Apamée brûla et ses habitants furent comptés devant Khosrô : 292 000. En 576, les Turcs prirent Bosporos.
Avant : un empire qui achetait sa soie à travers son ennemi
En 565, l'année où mourut Justinien et où son neveu Justin II monta sur le trône, l'Empire romain d'Orient portait une soie qu'il ne savait produire en quantité et qu'il ne pouvait acheter qu'à travers la Perse. La Paix de cinquante ans négociée à Dara en 562 en avait fixé les termes : le commerce entre les deux empires se limitait à des villes frontalières désignées, Nisibe et Dara entre autres, où les douaniers perses prélevaient leur part, et les Romains versaient à Khosrô Ier un subside annuel de 30 000 solidi d'or pour le privilège de la paix.120 Les œufs de vers à soie que des moines avaient apportés à Justinien vers 552 avaient produit des ateliers impériaux, non l'indépendance ; la sériciculture byzantine resta modeste et techniquement inférieure pendant des siècles, et l'empire continua d'importer en quantité la soie grège venue de l'est. Les guerres des années 540 avaient appris à Constantinople ce qu'était un embargo : Justinien avait tenté de plafonner le prix de la soie grège à quinze solidi la livre et de faire passer ses achats par le royaume aksoumite de la mer Rouge, et les deux dispositifs avaient échoué parce que les acheteurs perses atteignaient les ports indiens les premiers.2021
Le problème dont hérita Justin n'était donc pas l'ignorance de la provenance de la soie. C'était la géographie. Toute route terrestre depuis les sources sogdiennes et chinoises traversait le royaume sassanide, et la seule solution connue, la route maritime vers l'Inde, livrait la cargaison aux mains perses dès les ports. La culture réceptrice de cette notice n'est donc pas un peuple sans soie, mais une cour qui avait passé une génération à tenter de l'acheter à quelqu'un d'autre que son principal ennemi, et qui n'avait pas encore trouvé ce quelqu'un.
Ce que Constantinople savait de la steppe à l'est du Don
L'image que Byzance se faisait des terres au-delà du Caucase était ancienne et mince. Les Avars avaient paru sur la frontière romaine en 558, fugitifs qui, selon la formule d'Évagre, « avaient fui en masse leurs voisins les Turcs après avoir été maltraités par eux », et Justinien les avait pris à son service contre les Huns de la steppe pontique.519 Le mot « Turc » lui-même entra dans le grec par eux. Théophane de Byzance, écrivant à la fin du VIe siècle, devait encore le gloser : « Les Turcs, autrefois appelés Massagètes, et par les Perses Kirmikhiones, qui vivent à l'est du Tanaïs ».3 Les Massagètes étaient le peuple d'Hérodote, mort depuis mille ans ; l'étiquette nous dit que la cour ne disposait d'aucun vocabulaire propre pour un empire de la steppe qui, dans la décennie précédente, avait détruit les Rouran en Mongolie, écrasé les Hephtalites en Asie centrale et planté son aile occidentale sur la Volga.
Il y avait eu un contact. En juillet 563, rapporte Théophane le Confesseur, « arrivèrent des envoyés d'Askel, roi des Hermichiones, qui habitent à l'intérieur des terres, près de la nation barbare voisine de l'Océan ».8 Théophane de Byzance en donne la substance : les Turcs envoyèrent des présents à l'empereur « en le suppliant de ne pas recevoir les Avars », et l'empereur, « en raison de l'accord qu'il avait conclu avec les Turcs », refusa plus tard aux Avars leur demande de s'établir en Pannonie.3 C. A. Macartney doutait en 1944 que ces Kermichiones fussent des Turcs ; Denis Sinor, réexaminant les témoignages un demi-siècle plus tard, conclut qu'ils l'étaient, et qu'« Askel est la forme originale du nom de la première tribu de la confédération que les Chinois appellent Nu-shih-pi », le groupement le plus occidental des Turcs occidentaux.2516 Li Qiang et Stefanos Kordosis suivent Sinor : l'ambassade de 563 était une ambassade turque, envoyée par une tribu fédérée pendant que le qaghan était occupé par la guerre hephtalite, et elle posa le premier terme de chaque négociation ultérieure. Les Avars étaient les esclaves en fuite des Turcs, et Byzance ne devait pas traiter avec eux.19
Ce que la cour n'avait pas en 563, c'était une route. Aucune ambassade romaine n'était jamais allée à l'est du Caucase jusque dans la steppe. Jean d'Éphèse, un contemporain, le dit sans détour à propos de la mission de Zémarque : « jamais auparavant une ambassade romaine n'avait été envoyée à ces tribus nombreuses et puissantes ».4 La culture réceptrice avait le nom d'un allié et un grief en commun ; elle n'avait pas de carte.
Les Sogdiens : un peuple de marchands qui venait de changer de maîtres
Les expéditeurs avaient une carte et pas d'État. Les Sogdiens étaient les citadins de langue iranienne de la vallée du Zérafchan, Samarcande, Boukhara et Pendjikent, et la diaspora née de ces villes le long des routes caravanières. Les « Lettres anciennes » sogdiennes trouvées près de Dunhuang, écrites vers 313, montrent déjà un réseau commercial dont les agents du corridor du Gansu écrivent à Samarcande au sujet des prix et du sac de Luoyang.11 Au VIe siècle, ce réseau s'étendait des capitales chinoises à la Caspienne. La reconstitution qu'en a faite Étienne de la Vaissière, qui fait autorité, décrit un peuple dont l'histoire politique consistait à être gouverné par d'autres, les Hephtalites depuis 479 environ, et dont l'histoire économique consistait à gouverner la route.11
Entre 557 et 563 environ, le royaume hephtalite fut détruit par une coalition de l'Iran sassanide et du qaghanat turc ; les deux puissances se partagèrent les dépouilles sur l'Oxus, et la Sogdiane au nord du fleuve passa aux Turcs.1517 Les Turcs firent ce que les Hephtalites avaient fait avant eux : ils se servirent des Sogdiens. En une génération, des Sogdiens servaient les qaghans comme scribes, ministres et ambassadeurs. Le plus ancien monument de l'empire turc, la stèle de Bugut en Mongolie, érigée vers 584 pour le qaghan Taspar, est rédigée en sogdien, non en turc.24 La tombe du marchand sogdien An Jia à Xi'an, datée de 579, le montre festoyant avec un chef turc.11 Et le Zhou shu rapporte que lorsque la cour des Wei occidentaux tendit la main aux Turcs pour la première fois, en 545, l'envoyé qu'elle dépêcha était un Sogdien, An Nuopantuo.14
Voilà le point de repère dont le lecteur a besoin. Les Sogdiens des années 560 étaient une diaspora marchande qui venait d'acquérir le patron le plus puissant d'Asie, et leur première idée de ce qu'il fallait en faire fut commerciale. Ils voulaient vendre de la soie grège en Perse. Ce qu'ils obtinrent à la place, et ce qu'ils portèrent ensuite à Byzance, fait l'objet de cette notice.
La transmission : soie brûlée, envoyés empoisonnés, une lettre en scythe
Ctésiphon : le conseil de Katulph et le feu
La source est Ménandre le Protecteur, historien de cour du règne de Maurice qui eut accès aux archives diplomatiques et dont le récit de ces ambassades survit dans les extraits constantiniens sur les ambassades.1 Son fragment 10.1 s'ouvre sur les Sogdiens demandant à Sizabul, le souverain turc que les inscriptions de l'Orkhon nomment Istämi, « d'envoyer une ambassade aux Perses pour demander que les Sogdiens soient autorisés à s'y rendre et à vendre de la soie grège aux Mèdes ». Sizabul accepta ; l'ambassade était sogdienne, « avec à sa tête Maniakh ».1
Khosrô temporisa. Le récit que Ménandre fait de la cour perse est assez précis pour être celui d'un initié : le roi « différa sa réponse au lendemain et ne cessa de la remettre », parce que le libre passage des marchands sogdiens signifiait le libre passage des agents turcs en Perse. Quand les envoyés insistèrent, il convoqua un conseil, et la voix décisive fut celle d'un renégat. Katulph était un Hephtalite qui, « parce que le roi avait violé sa femme, avait livré sa propre tribu aux Turcs », puis avait changé de camp une nouvelle fois et « rejoint les Mèdes ». Son conseil est conservé mot pour mot dans le grec de Ménandre et dans la traduction de Henry Yule de 1866 : le roi devait « ne laisser en aucun cas libre passage à la soie, mais y mettre un prix, l'acheter et la faire brûler en présence des ambassadeurs. On verrait ainsi que, sans commettre d'injustice, il ne voulait rien avoir à faire avec la soie des Turcs ».2 Ainsi, dit Ménandre, « la soie fut brûlée, et les Sogdiens rentrèrent chez eux fort peu satisfaits de ce qui s'était passé ».1
Le brûlement n'était pas un caprice. C'était un acte juridique, payé, attesté par témoins et conçu, comme l'avait dit Katulph, pour qu'aucune injustice ne pût être alléguée. Son message était la politique sassanide de la soie énoncée en un seul geste : la Perse ne deviendrait pas le comptoir de détail du qaghanat turc, et elle préférait détruire la marchandise plutôt que de laisser entrer les vendeurs.
La seconde ambassade et le poison
Sizabul fit une nouvelle tentative, et cette fois envoya des Turcs. Khosrô, « après discussion avec les hauts dignitaires perses et avec Katulph, décida qu'en raison de la nature peu fiable des Scythes il était tout à fait contraire aux intérêts perses d'établir des relations amicales avec les Turcs ». La décision fut de s'assurer qu'aucune troisième ambassade ne viendrait. « La plupart des envoyés turcs, à trois ou quatre près, furent assassinés par un poison mortel mêlé à leur nourriture. »1 L'explication officielle, répandue parmi les Perses, fut le climat : les Turcs étaient morts « de la chaleur sèche et suffocante du climat perse ; car leur propre pays était sujet à de fréquentes chutes de neige, et ils ne pouvaient vivre que sous un climat froid ».2 Les survivants rentrèrent et rapportèrent à la fois les morts et la rumeur. Sizabul, « homme avisé et intelligent, reconnut ce qui avait été fait et comprit la vérité ». La phrase de Ménandre est sans relief : « Telle fut la cause de l'hostilité entre les Perses et les Turcs. »1
Chavannes, qui en 1903 mit le récit grec en regard des sources chinoises, résuma la séquence en une phrase que personne n'a améliorée depuis : « Dizaboul (Istâmi) ne se tint pas pour battu et envoya de nouveaux émissaires ; ils périrent empoisonnés ; trois ou quatre seulement d'entre eux en réchappèrent. »10 Tout y est : la ténacité du qaghan, le poison, le petit nombre des rescapés. Les coûts de la transmission commencent ici, avant qu'aucun Romain ne soit impliqué : une cargaison de soie dans le feu et la majeure partie d'une délégation diplomatique en terre.
La proposition de Maniakh et la route par le Caucase
La proposition qui transforma une mission commerciale sogdienne en alliance byzantine fut celle de Maniakh lui-même. « Maniakh, le chef des Sogdiens, saisit l'occasion et conseilla à Sizabul qu'il vaudrait mieux pour les Turcs cultiver l'amitié des Romains et leur envoyer leur soie grège à vendre, parce qu'ils en faisaient plus grand usage que les autres peuples. » Il offrit d'y aller lui-même. Sizabul « consentit à cette proposition et envoya Maniakh et quelques autres comme ambassadeurs auprès de l'empereur romain, porteurs de salutations, d'un précieux présent de soie grège et d'une lettre ».1
La description que Ménandre donne du voyage est la première description romaine de la route du nord : Maniakh « parcourut de très nombreux chemins et traversa de très nombreux pays, par-dessus d'immenses montagnes atteignant presque les nuages, à travers plaines et forêts, marais et fleuves. Puis il franchit le Caucase et parvint enfin à Byzance ».1 L'ambassade arriva « au début de la quatrième année du règne de Justin », c'est-à-dire à la fin de 568.1 La lettre était « écrite en scythe », ce que Blockley entend comme l'écriture sogdienne, langue de chancellerie du qaghanat, et elle fut lue à l'empereur « par un interprète ».1
L'audience est le seul moment de la notice où l'on peut observer la culture réceptrice en train d'apprendre. Justin interrogea les envoyés « sur le commandement des Turcs et sur leur situation géographique ». Ils répondirent qu'il y avait quatre principautés mais que « le pouvoir sur le peuple entier appartenait à Sizabul seul » ; que les Turcs « avaient vaincu les Hephtalites et les avaient rendus tributaires » ; que les Hephtalites « vivaient dans des villes », ce que l'empereur comprit comme signifiant que les Turcs tenaient désormais ces villes. Puis la question qui importait à Constantinople : combien d'Avars avaient échappé à la domination turque ? « Ceux qui ont fui sont, je crois, environ vingt mille. » Les envoyés « énumérèrent les tribus soumises aux Turcs et demandèrent à l'empereur la paix et une alliance offensive et défensive », ajoutant qu'ils étaient « tout disposés à écraser les ennemis de l'État romain qui pressaient son territoire ». Puis le serment : « Maniakh et ceux qui l'accompagnaient levèrent les mains au ciel et jurèrent par leur plus grand serment qu'ils disaient ces choses avec une intention honnête », appelant la malédiction « sur eux-mêmes, et même sur Sizabul et sur toute leur race, si leurs dires étaient faux ».12
Théophane de Byzance ajoute un détail que Ménandre omet, et il appartient à cette ambassade. « Lorsque le roi Justin montra ensuite aux Turcs comment on élevait les vers et comment on fabriquait la soie, il les surprit grandement, car à cette époque ils tenaient les marchés et les ports des Sères, autrefois détenus par les Perses. »3 Les Sogdiens étaient venus vendre de la soie grège au seul client qui, croyaient-ils, ne savait pas la fabriquer. La réponse de l'empereur fut de leur montrer les vers. Li et Kordosis lisent le geste comme une politique : « en démontrant aux Turcs que les Byzantins savaient produire la soie, Byzance visait à contrecarrer les projets sogdiens d'extension du commerce de la soie à Byzance ».19 L'alliance fut acceptée ; la proposition commerciale qui l'avait portée à travers un continent fut, dans la même audience, discrètement déclinée.
Zémarque part vers l'est : août 569
Justin « décida d'envoyer un ambassadeur aux Turcs » et choisit Zémarque le Cilicien, « qui était alors général commandant les villes de l'Orient », le magister militum per Orientem.1 Le rang donne la mesure de la décision : l'empire envoyait son commandant en chef de l'Orient, non un notaire. Ménandre date le départ avec un soin inhabituel, « vers la fin de la quatrième année du règne de Justin, dans la deuxième année du cycle de quinze ans et vers le début du mois latin d'août », soit août 569, et ajoute que « Zémarque partit de Byzance avec Maniakh en personne et ses compagnons ».1 Jean d'Éphèse, qui écrit de mémoire syriaque, place la mission dans la septième année de Justin et dit que la délégation fut absente deux ans ; le retour en 571 est compatible avec les deux.4
Mihály Dobrovits, dont l'étude de 2011 est la reconstitution moderne la plus détaillée du voyage, le traite comme un problème de communication : comment une ambassade romaine sans précédent et sans langue commune se débrouilla-t-elle à une cour de la steppe.18 La réponse de Ménandre commence par le rituel. En entrant en territoire sogdien, la délégation fut accueillie par des Turcs qui « leur offrirent du fer à vendre », démonstration destinée, supposa Ménandre, « à faire entendre qu'ils possédaient une terre contenant du fer » ; puis par des « exorcistes des choses de mauvais augure », qui entassèrent les bagages au sol, mirent le feu à des branches d'encens, psalmodièrent « dans leur langue scythe, en faisant du bruit avec des cloches et des tambours », et « firent passer Zémarque lui-même à travers le feu ».1 Le général romain fut purifié comme n'importe quel autre hôte du qaghan.
Ils atteignirent Sizabul « sur une montagne appelée Ektag, ou “Montagne d'Or” en grec », dans une vallée où le souverain siégeait « dans une tente, assis sur un trône d'or à deux roues, qui pouvait être tiré au besoin par un seul cheval ».1 Où se trouvait Ektag n'est pas résolu. Bury le plaça dans l'Altaï, dont le nom signifie « doré » ; Chavannes objecta qu'Ektag est Ak-tagh, la Montagne Blanche, et situa le campement bien plus au sud, dans le Tianshan, près de la rivière Tekes ; Blockley, passant la querelle en revue en 1985, refusa de trancher.101 La notice fait de même. Ce qui ne fait pas de doute, c'est ce que vit Zémarque : trois jours de festins sous des pavillons tendus « de tentures de soie multicolores », une couche « entièrement faite d'or », « des urnes d'or, des aspersoirs et aussi des aiguières d'or », un trône « soutenu par quatre paons d'or », et des chariots d'argent « en rien inférieurs à ceux que nous fabriquons ; tant est riche le souverain des Turcs ».1 Les Sogdiens avaient dit à Justin que leur maître était riche. Zémarque pouvait désormais le dire pour l'avoir vu.

Puis le théâtre politique. Sizabul emmena Zémarque et vingt hommes de sa suite dans une marche contre la Perse, lui donna « une esclave, captive de guerre du peuple appelé Kherkhir », et, dans un campement appelé Talas, reçut un envoyé perse. Il « invita les ambassadeurs romain et perse à dîner avec lui », plaça le Romain à la place d'honneur, « accabla les Perses de reproches, racontant les torts qu'il avait subis de leur part », et laissa le Perse perdre son sang-froid devant le Romain.12 Jean d'Éphèse conserve une version syriaque du même dîner dans laquelle le qaghan demande à Zémarque s'il est vrai, comme le disent les Perses, « que le roi des Romains est leur esclave et paie chaque année un tribut comme un esclave », et où Zémarque répond par la statue de Trajan, devant laquelle, dit-il, aucun Perse n'ose passer à cheval ; les Perses admettent que la statue existe, le qaghan les renvoie comme des menteurs, et Khosrô, l'apprenant, « ordonna que la statue de Trajan fût renversée ».4 Quel que soit le poids historique de l'anecdote, Jean en tire la bonne conclusion : le roi perse « fut aigri dans son inimitié par cet incident, car il s'imagina que les Romains excitaient ces tribus contre lui ».4
Le retour par la route du nord
Sizabul renvoya Zémarque chez lui avec un nouvel envoyé turc, Tagma Tarkhan, « puisque le précédent, Maniakh, était mort », et avec le jeune fils de Maniakh, qui « avait reçu le titre de son père » en reconnaissance de ce que Maniakh « avait été très amical et loyal envers Sizabul ».1 Le Sogdien qui avait proposé l'alliance ne vécut pas assez pour voir achevé son premier échange d'ambassades.
Le fragment 10.4 de Ménandre est l'itinéraire, et c'est la seconde transmission de la notice. La route que Maniakh avait prise vers l'est était désormais prise vers l'ouest par un général romain qui la consigna par écrit.
| Étape (Ménandre fr. 10.4–10.5) | Identification moderne (Blockley nn. 140–150) |
|---|---|
| Le fleuve Oekh, puis une longue marche jusqu'à « cet immense et vaste lac » | L'Oxus ou l'Emba ; l'Aral ou la Caspienne septentrionale |
| George envoyé en avant « par une route sans eau et entièrement désertique, mais plus courte » | La route directe de la steppe au nord de la Caspienne |
| Douze jours le long du rivage sablonneux ; les fleuves Ikh, Daikh et Attila | L'Emba, l'Oural (Yaïk) et la Volga (Atil) |
| Les Ougours, qui avertissent que « quatre mille Perses attendent en embuscade » sur le fleuve Kophen | Le Kouban, sur le flanc caucasien surveillé par les Perses |
| Les éclaireurs ne trouvent pas d'embuscade ; « avec grande appréhension » chez les Alains | L'Alanie, au nord du Caucase central |
| Sarosius, roi des Alains, admet les Romains mais fait désarmer les Turcs ; trois jours de dispute | Les abords du Darial |
| Avertie que des Perses attendent encore en Souanie, la délégation prend « la route dite Dareine » par l'Apsilie | Le Caucase occidental, l'Abkhazie |
| Rogatorion, la mer Noire, le Phase, Trébizonde, et « par la poste publique » jusqu'à Byzance | La Lazique et la côte pontique ; de retour en 571 |
L'itinéraire a deux caractéristiques qui comptèrent pour tout ce qui suivit. Il fonctionna : une ambassade romaine et une ambassade turque étaient allées de la cour turque à la mer Noire sans toucher le sol perse. Et il fut contesté : la Perse avait posté quatre mille hommes sur le Kouban et d'autres en Souanie pour l'arrêter, et avait, dit Jean d'Épiphanie, « projeté de soudoyer les Alains dont ils s'apprêtaient à traverser les terres ».6 Khosrô comprit ce que signifiait la route avant Constantinople.
Ce qui changea et ce qui fut remplacé
Une seconde route vers l'Orient
La première chose que reçut Byzance fut un itinéraire. Avant 568, le commerce oriental de l'empire avait deux portes, toutes deux à clé perse : les villes frontalières de Mésopotamie et les ports de l'océan Indien. Après 571, il en avait une troisième, le corridor steppe-Caucase que Zémarque avait parcouru : de la Volga, par le Kouban et les cols alains, jusqu'à la Lazique et Trébizonde. Nina Pigoulevskaïa, dans l'étude soviétique qui la première inscrivit le commerce oriental de Byzance dans un cadre unique, voyait dans les ambassades turques le moment où la « route du nord » devint une politique byzantine plutôt qu'une rumeur de marchands.12 Mark Whittow, dans la synthèse la plus récente, appelle le résultat « la politique eurasienne de Byzance » : un effort permanent, des années 560 au IXe siècle, pour conserver un allié dans la steppe sur les arrières de la Perse.22
La route ne fut jamais une autoroute de la soie. Les marchands sogdiens continuèrent de vendre l'essentiel de leur soie grège à travers la Perse, comme ils l'avaient toujours fait, et Byzance continua de l'y acheter.1120 Mais la route resta ouverte comme fait diplomatique et militaire. Les Turcs prirent l'Alanie après 572, et le roi alain Sarosius combattit pour les Romains dans la guerre qui suivit.13 En 584, des forces turques frappèrent les arrières des Avars à Anchialos, en Thrace, action que certains chercheurs lisent comme une entente byzantino-turque renouvelée sous Maurice.19 En 595, un qaghan turc adressa à Maurice une lettre où il se qualifiait de « grand seigneur de sept races et maître de sept zones du monde », conservée par Théophylacte Simocatta.7 Et en 627, Héraclius rencontra le yabghu turc sous les murs de Tiflis et marcha sur la Perse avec des cavaliers turcs à ses côtés, l'alliance que les Sogdiens avaient proposée les premiers, livrée avec soixante ans de retard.27
Une catégorie nouvelle dans la diplomatie romaine : l'allié de la steppe
La deuxième chose reçue fut une catégorie. La diplomatie romaine gérait depuis longtemps les barbares de ses frontières ; elle n'avait jamais courtisé une puissance située de l'autre côté de son ennemi. Entre 569 et 576, Ménandre rapporte une séquence d'ambassades qu'Ekaterina Nechaeva a analysée comme un système, une « organisation en bloc » de missions, de présents et de serments réciproques.26
| Année | Ambassade | Sens | Source |
|---|---|---|---|
| 563 | Askel, « roi des Hermichiones » | Turcs vers Romains | Théophane le Confesseur AM 6055 ; Théophane de Byzance |
| 568 | Maniakh, chef sogdien, avec soie et lettre | Turcs vers Romains | Ménandre fr. 10.1 |
| 569–571 | Zémarque, magister militum per Orientem | Romains vers Turcs | Ménandre fr. 10.2–10.5 ; Jean d'Éphèse VI.23 |
| 571 | Tagma Tarkhan et le fils de Maniakh reviennent avec Zémarque | Turcs vers Romains | Ménandre fr. 10.3 |
| v. 571–575 | Eutychius, puis Valentin, Hérodien et Paul le Cilicien | Romains vers Turcs | Ménandre fr. 10.5, 19.1 |
| 576 | Seconde mission de Valentin ; Turxanthos ; chute de Bosporos | Romains vers Turcs | Ménandre fr. 19.1–19.2 |
La formule que Sizabul et Justin jurèrent en 569, que « l'ami des Romains était son ami et leur ennemi son ennemi, et que cela devait être inviolable et indissoluble », devint le modèle que Valentin invoqua en 576 et dont l'alliance khazare hériterait.1 Les manières aussi. Le Strategikon de Maurice, rédigé en moins d'une génération, contient la première ethnographie militaire romaine des Turcs, et elle n'est pas admirative : « superstitieux, perfides, immondes, déloyaux, possédés d'un insatiable désir de richesses. Ils méprisent leur serment, n'observent pas les accords et ne se satisfont pas de présents. »9 L'empire avait acquis un allié et, dans la même décennie, un préjugé.
Les mécanismes aussi étaient nouveaux. Chaque ambassade du tableau voyageait avec les envoyés de la précédente : Maniakh partit vers l'est avec Zémarque, Tagma Tarkhan et le fils de Maniakh revinrent vers l'ouest avec lui, et en 576 il y avait, dit Ménandre, 106 Turcs à Constantinople attendant d'être ramenés chez eux avec Valentin.1 Les présents circulaient dans les deux sens et étaient inspectés à l'arrivée, comme le furent les présents turcs de 568, et les lettres du qaghan arrivaient en écriture sogdienne avec des lecteurs sogdiens attachés. Le propos de Nechaeva sur ce système est qu'il était bâti pour la répétition : serments, otages de courtoisie et escortes réciproques étaient la machinerie grâce à laquelle deux cours sans langue commune ni dieu commun pouvaient maintenir un traité en vie pendant huit ans à travers quatre mille kilomètres.26 Byzance ferait tourner la même machinerie avec les Khazars pendant deux siècles.
Ce que les Sogdiens obtinrent : un siège, non un marché
Le reçu des expéditeurs fut plus petit que celui des destinataires. Maniakh était allé à Constantinople vendre de la soie. L'empereur lui montra des vers à soie. Ce que les Sogdiens conservèrent fut le rôle : à partir de 568, ils furent la classe diplomatique du qaghanat turc vers l'ouest comme ils l'étaient déjà vers la Chine. Le fils de Maniakh porta le titre de son père à Constantinople en 571 ; Tagma Tarkhan, l'envoyé turc, ne « le précédait » qu'« immédiatement » dans le rang.1 Li et Kordosis formulent le point structurel en une phrase : « les Sogdiens, en tant que sujets des Turcs occidentaux, servirent toujours d'envoyés turcs auprès de la Perse et de Byzance ».19 Les peintures murales d'Afrasiab à Samarcande, exécutées vers 650 dans la salle du roi sogdien Varkhuman, montrent l'arrangement de l'intérieur : des serviteurs turcs aux longues nattes escortent les ambassadeurs de Chine, du Tchaganian et de Tchatch dans une salle d'audience sogdienne.2829

Ce qui fut déplacé
Trois choses furent déplacées, aucune complètement.
- Le postulat du monopole perse. Khosrô avait brûlé la soie pour montrer que la Perse seule décidait qui vendait de la soie à qui. Après 571, c'était manifestement faux : une ambassade turque avait atteint le Bosphore en le contournant, et une ambassade romaine en était revenue. La réponse de la Perse fut de garnir les cols du Caucase, de soudoyer les Alains et, finalement, de partir en guerre.620
- L'entente avare. Le prix que les Turcs mettaient à leur amitié, énoncé en 563 et réitéré en 568, était que Byzance abandonne les Avars. Justin II refusa le tribut aux Avars en 565, et l'alliance turque de 568 était « apparemment dirigée contre les Avars et les Perses ».23 L'entente ne survécut pas au siège avar de Sirmium : en 574, Tibère avait acheté la paix au qaghan avar, et les Turcs l'apprirent.2319
- L'idée d'une steppe unique. Avant 563, le nord de Byzance était fait de Huns, d'Avars et d'Alains, une zone frontière. Après 571, c'était une carte avec un empire dessus, huit provinces, un souverain suprême nommé Arsilas, un shad occidental sur la Volga, et une route menant à tout cela.1
Ce qui ne changea pas
La notice doit au lecteur la liste négative, car la version populaire de cette histoire, la « route de la soie turco-byzantine », l'exagère.
- La soie grège continua de parvenir à Byzance très majoritairement par la Perse ; la route du nord transportait des envoyés, des présents et l'occasionnelle caravane, non le commerce.1120
- La sériciculture byzantine resta modeste ; l'empire continua d'importer de la soie grège orientale au-delà du Xe siècle, et les qualités kekolymena restèrent un monopole impérial.
- Aucune campagne commune turco-romaine contre la Perse ne fut jamais menée. Whittow suggère qu'une campagne fut planifiée pour 573 ; elle n'eut pas lieu.22
- L'alliance turque dura huit ans. Les marchands sogdiens lui survécurent de deux siècles.
Ce que cela coûta
La guerre que l'alliance contribua à déclencher
La facture arriva en 572. Théophylacte Simocatta énumère les causes de la guerre qui rompit la Paix de cinquante ans, et les ambassades turques figurent sur la liste à côté de la Souanie, des clients arabes, de la révolte arménienne et du refus de Justin de payer les 30 000 solidi annuels.720 Jean d'Éphèse, qui la vécut à Constantinople, les hiérarchise : « la première cause, dit-il, pour laquelle la paix fut rompue, fut que les Persarméniens se livrèrent, eux et leur pays, à Rome : mais il y eut une seconde cause, qui envenima grandement l'inimitié, à savoir que le roi des Romains avait envoyé des ambassadeurs aux tribus barbares qui vivent à l'intérieur des domaines perses et qu'ils appellent Turchios ».4 Jean d'Épiphanie, l'historien perdu dont Théophylacte s'inspira, fait de la tentative perse d'arrêter Zémarque sur la route alaine l'un des actes d'ouverture des hostilités.6 Michael Whitby, dans la Cambridge Ancient History, traite l'entente turque comme l'un des plusieurs fils de la « folie » de Justin, aucun suffisant à lui seul, tous tirés en même temps.21
La notice ne prétend pas que les Sogdiens causèrent la guerre. Elle affirme ce que les sources affirment : que l'alliance négociée par Maniakh fut comptée par les contemporains, romains et perses, parmi les raisons pour lesquelles les deux empires reprirent les armes, et que les combats durèrent de 572 à 591.
Apamée et Dara, 573
Le bilan de la première année se trouve chez Jean d'Éphèse, livre VI. Tandis que Khosrô campait devant Dara, il envoya le marzban Adarmahan avec « un corps de troupes considérable » au-delà de l'Euphrate, en Syrie. Adarmahan « prit d'assaut de nombreuses forteresses qui se trouvaient sur son chemin, les rasa et les brûla », parvint à Apamée et s'y fit ouvrir les portes par la parole : l'évêque et les notables de la ville, se souvenant que Khosrô avait épargné les bâtiments en 540, ouvrirent les portes, et les Perses « se mirent à saisir et à lier hommes et femmes, et à piller la ville ». Ils firent sortir toute la population et l'évêque hors des murs, « y mirent le feu et la brûlèrent tout entière d'un bout à l'autre », et ramenèrent les captifs au roi. « Et les captifs furent comptés en présence du roi, et leur nombre était de deux cent quatre-vingt-douze mille ; et ils furent partagés entre les troupes et emmenés dans les territoires perses. »4 Évagre, natif de la région, confirme le sac d'Apamée et la prise de Dara dans la même campagne.5
Le chiffre de 292 000 est un chiffre de chroniqueur. Aucun historien moderne ne le prend à la lettre ; les Perses n'auraient pu nourrir une telle colonne. Ce qu'il consigne, c'est un ordre de grandeur : la déportation d'une ville de province et de sa campagne, comptée comme butin. Dara tomba en novembre 573 après un siège de plusieurs mois, et « tout cela, et le peuple qu'il prit, il l'emmena avec lui dans son pays ».420 Justin II, « ne supportant pas ce qui lui était arrivé avec la résignation qui convient à un être humain », selon les mots d'Évagre, « tombe dans un état de frénésie ».5 Sophie et Tibère achetèrent une année de trêve en 574 pour 45 000 solidi, puis trois années de plus à 30 000 par an, tandis que la guerre se poursuivait en Arménie.20
Deux mille femmes et un fleuve
Un passage de Jean d'Éphèse relie directement les déportations à l'alliance dont traite cette notice. Khosrô, « enivré de la gloire qu'il avait acquise dans cette expédition », ordonna « que l'on choisît parmi les captives deux mille vierges, adultes et d'une parfaite beauté », vêtues « en tout comme des épousées », et « envoyées en présent aux barbares qui habitent au cœur de ses territoires et que l'on appelle Turcs, afin de leur plaire, de les contenter et de louer leurs services ».4 Le roi qui avait empoisonné les envoyés des Turcs six ans plus tôt enchérissait désormais pour les Turcs avec des femmes romaines.
Jean dit que les femmes furent escortées lentement, « afin qu'elles ne maigrissent pas », et qu'à cinquante lieues de leur destination elles atteignirent « un fleuve très large et rapide ». Elles demandèrent la permission de se laver, prièrent les gardes de s'écarter, « et toutes, s'étant signées au Nom de notre Seigneur Jésus-Christ, se jetèrent soudain d'un seul élan dans le fleuve, et furent noyées ». Les gardes « n'en virent pas une seule vivante ».4
La notice présente cela comme Jean le présente : un rapport parvenu à Constantinople par les captifs syriens qui voyageaient avec l'escorte, raconté dans le registre du martyre. Si le nombre est exact, si chaque détail est vrai, nul ne peut le savoir. Ce que l'on peut dire, c'est qu'un contemporain croyait que l'alliance turque avait un prix, que ce prix était payé par des femmes syriennes, et qu'il l'a écrit.
Bosporos, 576
Les Turcs se firent payer par Byzance aussi. En 576, Tibère, désormais César, envoya Valentin vers l'est avec un groupe de 106 Turcs qui s'étaient accumulés à Constantinople au fil des ambassades précédentes, pour annoncer son élévation, renouveler le traité « que Silzibul et l'empereur Justin avaient conclu lors de la première venue de Zémarque », et demander aux Turcs d'attaquer la Perse.1 Il trouva Turxanthos, le shad occidental, dans un camp de guerre près de la Volga, et Turxanthos avait appris l'affaire des Avars.
« N'êtes-vous pas ces mêmes Romains qui usent de dix langues et mentent avec toutes ? » lui fait dire Ménandre, en s'enfonçant dix doigts dans la bouche : « De même qu'il y a maintenant dix doigts dans ma bouche, de même vous, Romains, avez usé de bien des langues. Tantôt vous me trompez, tantôt mes esclaves, les Ouarkhonites. »1 Il accusa les Romains d'avoir tenu la route de Byzance secrète aux Turcs et d'avoir conclu des traités avec leurs esclaves en fuite. Puis, « mon père Silzibul étant mort récemment », il ordonna aux envoyés de « suivre la coutume qui prévaut chez nous pour les morts et de vous taillader le visage avec des poignards ». « Aussitôt Valentin et ses compagnons se tailladèrent les joues avec leurs propres poignards. »1 Turxanthos sacrifia quatre captifs huns ligotés aux funérailles, envoya Valentin auprès de son frère Tardu à la Montagne d'Or, et « jura qu'il assiégerait bientôt Bosporos ». Il envoya Bokhan « avec une très grande armée », Anagai des Outigours se joignit à lui, et « la ville de Bosporos fut prise ». Les envoyés « furent retenus par Turxanthos, insultés, raillés et maltraités de diverses manières, puis renvoyés ».1
Bosporos est Panticapée, l'actuelle Kertch, la plus ancienne possession de l'empire sur le détroit de Crimée. En 579, des forces turques lançaient des raids vers Chersonèse, et seule la guerre civile turque de 581 à 584 leva la pression sur la péninsule.115 L'alliance jurée « inviolable et indissoluble » en 569 s'acheva sept ans plus tard avec une ville romaine aux mains des Turcs et des envoyés romains le visage en sang. Li et Kordosis en tirent la leçon structurelle : les nomades, écrivent-ils, « n'étaient traités que comme des pièces sur un échiquier pour maintenir l'équilibre avec les autres superpuissances », et « les Turcs occidentaux comprirent le rôle de “pion” qu'ils tenaient dans la politique “nomade” byzantine ».19
La facture des Sogdiens
Les expéditeurs payèrent les premiers et sont comptés les derniers. La soie d'une ambassade fut brûlée à Ctésiphon. Les membres d'une seconde ambassade, « à trois ou quatre près », furent empoisonnés à la cour perse. Maniakh lui-même mourut quelque part entre la Montagne d'Or et le Bosphore, sur la route qu'il avait ouverte, et son titre passa à un enfant.1 La Sogdiane, qui n'avait demandé qu'à vendre de la soie en Perse, devint une frontière entre deux empires en guerre, et au siècle suivant la lutte turco-sassanido-chinoise pour sa possession, puis la conquête arabe de Samarcande en 712, feraient aux villes sogdiennes ce que les marchands sogdiens avaient passé quatre siècles à éviter.1113
Il y a un dernier poste, plus petit. Les Sogdiens avaient demandé un marché et reçu un rôle, et le rôle comportait le risque du marché sans son profit. L'enquête de Sören Stark sur l'archéologie de la période turque montre des colons, des scribes et des marchands sogdiens répandus à travers le qaghanat, du Zérafchan à la Mongolie, en ces décennies, une diaspora dont la prospérité dépendait de la paix de la steppe et de la bienveillance de la puissance qui la tenait.13 Quand les Turcs et les Perses se firent la guerre, et quand les Turcs et les Romains se brouillèrent, ce furent des envoyés sogdiens qui furent empoisonnés, des envoyés sogdiens qui moururent sur la route, et des caravanes sogdiennes qui payèrent les garnisons du Caucase. La notice ne peut les compter. Elle peut dire que ceux qui proposèrent l'alliance furent ceux qui étaient le moins protégés contre son échec.
La facture
- Une cargaison de soie grège, achetée et brûlée à Ctésiphon, avant 568.
- Une ambassade turque en Perse, empoisonnée « à trois ou quatre près », avant 568.
- Maniakh, mort sur la route entre 569 et 571.
- Une guerre de vingt ans, de 572 à 591, dont l'alliance turque fut une cause nommée par les contemporains.
- Apamée brûlée « d'un bout à l'autre » et ses habitants comptés à 292 000 devant Khosrô, 573.
- Dara prise et vidée, novembre 573 ; l'effondrement de Justin II ; des trêves achetées 45 000 puis 30 000 solidi par an.
- Deux mille captives envoyées en présent aux Turcs, qui se noyèrent plutôt que d'arriver.
- Bosporos prise par les Turcs, 576 ; des envoyés romains contraints de se taillader le visage ; la Crimée pillée jusqu'en 581.
La transmission fut une alliance, une route et une manière de penser la steppe, et toutes trois survécurent aux hommes qui les portèrent. La facture fut payée en Syrie et en Crimée par des gens qui n'avaient jamais entendu parler de Maniakh. C'est l'arrangement habituel, et l'atlas le consigne.
Ce qui a suivi
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563La première ambassade turque, juillet 563 : des envoyés d'Askel, « roi des Hermichiones », atteignent Constantinople avec des présents et l'exigence que l'empereur ne reçoive pas les Avars ; Justinien refuse la Pannonie aux Avars sur la foi de cet accord.
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567La soie brûlée à Ctésiphon, vers 567 : sur le conseil du renégat hephtalite Katulph, Khosrô Ier achète la soie grège des Sogdiens à un juste prix et la brûle devant l'ambassade de Maniakh, afin que la Perse ne devienne pas le débouché des Turcs.
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567La seconde ambassade empoisonnée, vers 567 : les envoyés turcs de Sizabul en Perse meurent d'un poison mêlé à leur nourriture, « à trois ou quatre près » ; la cour perse accuse le climat. Ménandre : « Telle fut la cause de l'hostilité entre les Perses et les Turcs. »
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568Maniakh à Constantinople, 568 : le chef sogdien franchit le Caucase avec de la soie grège et une lettre en écriture « scythe », prête serment d'alliance devant Justin II, et se voit montrer en réponse les vers à soie impériaux.
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569Départ de Zémarque, août 569 : le magister militum per Orientem quitte Byzance avec Maniakh, est purifié par le feu en Sogdiane et reçu par Sizabul sous des pavillons d'or dans une vallée de la « Montagne d'Or » (Ektag).
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570Le dîner de Talas, 569/570 : Sizabul place l'envoyé romain au-dessus du Perse et récite ses griefs contre la Perse ; Khosrô, l'apprenant, conclut que les Romains excitent les Turcs contre lui.
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571La route du nord, 571 : Zémarque rentre par l'Emba, l'Oural et la Volga, passe devant quatre mille Perses embusqués sur le Kouban, traverse les Alains de Sarosius et la route Dareine jusqu'à Trébizonde, avec Tagma Tarkhan et le fils du défunt Maniakh.
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572La guerre de 572 : la Persarménie se révolte et Dvin est prise ; Justin II refuse les 30 000 solidi annuels ; Théophylacte, Jean d'Éphèse et Jean d'Épiphanie comptent tous les ambassades turques parmi les causes de la paix rompue.
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573Apamée brûlée, 573 : Adarmahan persuade la ville d'ouvrir ses portes, fait sortir la population hors des murs et la brûle « d'un bout à l'autre » ; les captifs de la campagne sont comptés devant Khosrô : 292 000.
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573Chute de Dara, novembre 573 : la ville-forteresse est vidée et ses habitants emmenés en Perse ; Justin II sombre dans la folie ; Sophie et Tibère achètent une année de trêve pour 45 000 solidi.
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573Deux mille femmes, 573 : Khosrô choisit deux mille vierges captives parmi les déportées de Syrie comme présent aux Turcs ; à cinquante lieues du camp turc, elles se noient dans un fleuve plutôt que d'être livrées.
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576Les « dix langues » de Turxanthos, 576 : le shad des Turcs occidentaux dénonce le traité des Romains avec les Avars, contraint les envoyés de Valentin à se taillader le visage aux funérailles de Sizabul et envoie Bokhan contre Bosporos.
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576Bosporos (Kertch) prise par les Turcs et les Outigours d'Anagai, 576 ; des forces turques lancent des raids vers Chersonèse entre 579 et 581, jusqu'à ce que la guerre civile turque relâche la pression sur la Crimée.
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584La stèle de Bugut, vers 584 : le plus ancien monument de l'empire turc, érigé en Mongolie pour le qaghan Taspar, est rédigé en sogdien, la langue de chancellerie dans laquelle la lettre de Maniakh à Justin avait été composée.
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627Héraclius et le yabghu turc à Tiflis, 627 : l'empereur rencontre le souverain des Turcs occidentaux sous les murs de Tiflis et envahit la Perse avec la cavalerie turque, la campagne commune que l'alliance de Maniakh avait promise soixante ans plus tôt.
Où cela vit aujourd'hui
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