La solitude est associée à 871 000 décès par an. Prescription sociale, troisièmes lieux, thérapies, compagnons IA : confrontés aux essais, peu tiennent.
Le prix de la déconnexion
Ce que coûte la solitude, et pourquoi le marché des remèdes est en plein essor
La solitude et l’isolement social sont associés à plus de 871 000 décès par an ✓ Fait établi [1]. Gouvernements, systèmes de santé et entreprises technologiques dépensent désormais sans compter pour y remédier. Or les données indiquent qu’une large part de cet argent vise les mauvaises cibles — et que les interventions aux résultats les plus solides sont aussi les moins séduisantes de l’offre.
Si l’on veut savoir, en un mot, ce qui fonctionne contre la solitude, la réponse est la suivante : les interventions qui modifient la manière dont les personnes durablement isolées interprètent le contact social, ainsi que les infrastructures de proximité peu coûteuses qui donnent aux gens une raison régulière de se retrouver, sont celles qui reposent sur les preuves les plus solides ◈ Preuves solides [11] [30]. La prescription sociale — politique phare du NHS anglais contre la solitude — dépasse désormais le million d’orientations par an, alors même que les évaluateurs indépendants jugent la certitude de ses fondements empiriques faible ou très faible [26] [21]. Les compagnons fondés sur l’intelligence artificielle apportent un soulagement réel mais éphémère, et ils sont conçus par des entreprises dont le chiffre d’affaires dépend de leur capacité à faire parler le plus longtemps possible des utilisateurs esseulés [41] [42]. Les stratégies nationales de lutte contre la solitude, à de rares exceptions près, comptabilisent des activités plutôt que des résultats [51] [59]. Le présent rapport évalue chaque famille d’interventions à l’aune des études randomisées et quasi expérimentales, ainsi que du prix payé pour elles. Le classement qui s’en dégage n’est pas celui que laisse supposer la répartition actuelle des financements.
L’ampleur du problème ne fait plus guère débat. En juin 2025, la Commission de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur le lien social a établi qu’une personne sur six dans le monde est touchée par la solitude, et que la solitude et l’isolement sont associés à plus de 871 000 décès par an — soit environ 100 chaque heure [1]. Les jeunes ne sont pas épargnés : entre 17 % et 21 % des 13-29 ans déclarent se sentir seuls, et la prévalence dans les pays à faible revenu, d’environ 24 %, est plus de deux fois supérieure aux 11 % relevés dans les pays à revenu élevé [1]. L’enquête Meta-Gallup, menée dans 142 pays, a établi que 24 % des adultes se sentent très ou assez seuls, le taux le plus élevé, 27 %, s’observant chez les 19-29 ans et le plus faible, 17 %, chez les plus de 65 ans [5]. L’enquête de l’Union européenne réalisée en 2022 auprès de plus de 20 000 personnes chiffrait à 13 % la part de celles qui se sentent seules la plupart du temps ou en permanence, proportion qui atteint 35 % si l’on inclut celles qui l’éprouvent au moins de temps à autre [6].
Ces chiffres de prévalence divergent parce que les questions posées divergent, et cet écart importe pour quiconque conçoit une intervention. L’enquête nationale japonaise recense 4,3 % de personnes souvent ou toujours seules, mais environ 40 % de personnes éprouvant la solitude à un degré quelconque [51]. Un programme qui cible les 40 % relève de la campagne de bien-être de masse ; un programme qui cible les 4,3 % se rapproche davantage du soin clinique. Les données de mortalité introduisent une seconde distinction. Une méta-analyse publiée en 2015 par Julianne Holt-Lunstad et ses collègues estimait que l’isolement social augmentait le risque de décès de 29 %, la solitude de 26 % et le fait de vivre seul de 32 % [4]. Une analyse plus vaste parue en 2023 dans Nature Human Behaviour, regroupant 90 cohortes et 2,2 millions de personnes, a mis en évidence un rapport de risques de 1,32 pour l’isolement, mais de 1,14 seulement pour la solitude ✓ Fait établi [3]. La condition objective qui consiste à avoir peu de contacts comporte donc un risque mesurable plus élevé que le sentiment subjectif d’en manquer — ce qui signifie que les interventions visant uniquement le ressenti risquent de passer à côté d’une partie du préjudice.
Les estimations économiques sont considérables, même si la plupart sont modélisées plutôt qu’observées. Le Public Policy Institute de l’AARP, en collaboration avec des chercheurs de Stanford, a calculé que l’isolement social des Américains âgés ajoute 6,7 milliards de dollars par an aux dépenses de Medicare, soit 1 608 dollars par assuré isolé, pour quelque 4 millions de personnes [8]. La New Economics Foundation a évalué le coût de la solitude pour les employeurs britanniques à 2,5 milliards de livres par an, dont 1,62 milliard imputable à la rotation du personnel [7]. L’exercice de monétisation mené par le gouvernement britannique lui-même a estimé la perte de bien-être liée à une solitude sévère à au moins 9 537 livres par personne et par an [9]. Une étude de l’université d’Exeter publiée en 2025, portant sur plus de 23 000 Britanniques, a montré que les personnes souvent seules coûtent chaque année au NHS jusqu’à 885 livres de plus que les autres [10]. Les chiffres compilés pour la Commission de l’OMS établissent la perte annuelle des employeurs américains à 154 milliards de dollars et le coût supporté par l’Espagne en 2021 à 14 milliards d’euros, soit 1,17 % du PIB [2] ; des économistes australiens l’estiment pour leur part à 2,7 milliards de dollars australiens par an [62].
Ces chiffres ne servent pas seulement à dramatiser. Ils fixent le seuil de rentabilité à l’aune duquel toute intervention devrait être jugée. Selon la valorisation du gouvernement britannique, un programme coûtant 500 livres par participant serait amorti en termes de bien-être à lui seul s’il délivrait d’une solitude sévère pendant une année entière environ un participant sur vingt [9]. La barre est basse — à condition toutefois que l’effet soit réel, causal et durable. La difficulté, comme le montrent les sections suivantes, tient à ce que l’essentiel de l’argent qui afflue aujourd’hui vers la lutte contre la solitude n’a jamais été confronté à cette exigence. Les chiffres relatifs au monde du travail illustrent la même idée sous un autre angle : l’enquête mondiale de Gallup sur les lieux de travail, publiée en 2024, a établi que 20 % des salariés s’étaient sentis seuls une grande partie de la veille, proportion qui atteint 25 % chez les salariés en télétravail complet et retombe à 16 % chez ceux qui travaillent sur site [63]. Le lieu où l’on passe ses journées détermine les personnes à qui l’on parle, et il s’agit là d’un paramètre de conception, non d’un trait de personnalité.
La Commission de l’OMS sur le lien social, dans son rapport de juin 2025, a évalué le bilan à environ 100 décès par heure et constaté qu’une personne sur six est touchée par la solitude [1]. Les données compilées pour ce rapport associent un lien social défaillant à un risque d’accident vasculaire cérébral accru de 32 %, à un risque de cardiopathie accru de 29 % et à un risque de démence accru de 50 % ; pourtant, huit pays seulement — le Danemark, la Finlande, l’Allemagne, le Japon, les Pays-Bas, la Suède, le Royaume-Uni et les États-Unis — disposent d’une politique nationale globale [2].
Un marché s’est constitué autour du problème, et il croît plus vite que les preuves. L’Angleterre emploie désormais plus de 3 300 agents de liaison chargés de la prescription sociale [26]. Séoul a engagé 451,3 milliards de wons, soit environ 326 millions de dollars, sur cinq ans, dans un plan contre la solitude articulé autour d’une ligne d’écoute ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre [52]. L’Allemagne a adopté en décembre 2023 une stratégie comportant 111 mesures [53], et le Danemark un partenariat national de 75 initiatives visant à réduire de moitié la solitude d’ici à 2040 [54]. Sur le marché privé, les applications de compagnons fondés sur l’intelligence artificielle étaient en passe de dépasser 120 millions de dollars de recettes en 2025 [47]. En mai 2025, l’Assemblée mondiale de la santé a adopté sa première résolution sur le lien social [55]. Presque aucune de ces dépenses n’est assortie d’une évaluation randomisée. La question que pose ce rapport est simple : parmi tout ce qui s’achète, qu’est-ce qui fait réellement bouger les lignes ⚖ Contesté — et qu’est-ce qui relève du théâtre.
Ce que montrent réellement les essais
Des effets modestes, une faible certitude et un vainqueur dérangeant
On recense aujourd’hui plus de 128 études contrôlées et au moins 29 revues systématiques consacrées aux interventions contre la solitude ✓ Fait établi [13] [14]. Leur verdict est constant : les interventions réduisent modestement la solitude, la certitude des preuves est faible, et l’approche la plus performante n’est pas celle que proposent la plupart des programmes.
Le corpus moderne de preuves commence avec une méta-analyse publiée en 2011 par Christopher Masi, John Cacioppo et leurs collègues de l’université de Chicago, qui répartissait 50 études entre quatre stratégies : améliorer les compétences sociales, renforcer le soutien social, multiplier les occasions de contact social et traiter la cognition sociale inadaptée — ces habitudes de pensée qui conduisent les personnes seules à s’attendre au rejet [11]. Deux constats structurent le domaine depuis lors. D’abord, les études non randomisées produisaient des effets bien plus importants que les études randomisées, ce qui avertit que les évaluations de type avant-après flattent les interventions ✓ Fait établi [11]. Ensuite, parmi les essais randomisés, les interventions ciblant la cognition sociale surpassaient nettement toutes les autres [11] [12]. Offrir simplement aux personnes seules davantage d’occasions de se rencontrer — logique qui sous-tend la plupart des clubs de déjeuner, des centres d’accueil sans rendez-vous et des dispositifs de visites amicales — n’apportait en comparaison que peu de chose.
Les revues ultérieures confirment la modestie de l’effet moyen et la fragilité des preuves sur lesquelles il repose. Une méta-analyse de 2022 dirigée par Mathias Lasgaard dans l’European Journal of Public Health a regroupé 128 études ; sur 54 essais randomisés réunissant 6 379 participants, elle a mis en évidence une différence moyenne standardisée (DMS) de −0,47, soit une réduction faible à modérée de la solitude [13]. Les auteurs ont toutefois jugé la certitude de ces preuves faible ou très faible selon la grille GRADE, et conclu qu’il n’existait pour l’heure aucune raison forte de préférer une stratégie d’intervention à une autre [13]. Une revue parapluie publiée en 2024 dans BMC Public Health, synthétisant 29 revues systématiques, a établi un effet regroupé de 0,43 pour les interventions psychologiques — mais avec une hétérogénéité de 90 % et près de la moitié des essais individuels ne montrant aucun effet significatif [14]. Une revue de 2021 parue dans Clinical Psychology Review, portant sur 28 études et 3 039 personnes, situait les interventions psychologiques à g = 0,43, la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) en étant la forme la plus courante [16].
- Interventions psychologiques, principalement la TCC : g = 0,43 sur 28 études et 3 039 personnes [16]
- Ensemble des essais randomisés regroupés : DMS de −0,47 sur 54 essais, avec une certitude faible ou très faible [13]
- Interventions qui accroissent le contact social : DMS de −0,30 sur la solitude [14]
- Visites amicales et soutien social : aucun effet significatif dans 4 méta-analyses sur 6 [14]
- Interventions numériques : résultats le plus souvent nuls, à une exception notable près dans les soins de longue durée [14]
La méta-analyse la plus récente accentue le contraste entre les approches. Publiée en juillet 2025, elle regroupait 25 essais randomisés et 4 761 participants et mettait en évidence un effet global de g = 0,65 — mais avec un intervalle de confiance allant de 0,05 à 1,26, ce qui revient à dire que l’effet réel pourrait être aussi bien négligeable que considérable [15]. Au sein de cet ensemble, la thérapie cognitivo-comportementale atteignait g = 0,73, tandis que les interventions de soutien social plafonnaient à 0,12, un écart suffisamment important pour compter et cohérent avec le constat de Masi ◈ Preuves solides [15]. Deux autres résultats méritent davantage d’attention qu’ils n’en reçoivent. Les effets n’étaient plus statistiquement significatifs lors du suivi, et les personnes les plus seules au départ progressaient davantage, le niveau initial de solitude expliquant 59 % de la variation des résultats [15]. Les auteurs signalaient en outre des indices de biais de publication [15].
Ce n’est pas si surprenant, car réunir un groupe de personnes seules n’a aucune raison de fonctionner si l’on comprend les causes profondes de la solitude.
— Christopher Masi, université de Chicago, septembre 2010La théorie qui sous-tend ces résultats est désormais bien établie. Les travaux de Cacioppo suggèrent que la solitude chronique place le cerveau dans un état défensif, où l’on devient hypervigilant face à la menace sociale, où l’on lit toute ambiguïté comme un rejet et où l’on se replie d’une manière qui confirme ses propres attentes [11] [12]. Dans cette perspective, multiplier les contacts sans s’attaquer à cette boucle d’interprétation revient à offrir de la nourriture à quelqu’un qui ne peut pas la digérer. Les programmes fondés sur cette théorie ont produit certains des effets les plus importants du domaine. Le programme Groups 4 Health, mis au point par Catherine Haslam à l’université du Queensland, qui apprend aux participants à comprendre et à reconstruire leurs appartenances à des groupes, a réduit la solitude avec une taille d’effet de d = −1,04 dans un essai randomisé portant sur 120 personnes, contre −0,33 pour la prise en charge habituelle [18]. Un essai publié en 2019 dans PNAS a montré qu’un cours de pleine conscience de quatorze jours sur smartphone, qui entraînait les participants à observer et à accepter leur expérience, réduisait de 22 % la solitude au quotidien et ajoutait environ deux interactions sociales par jour [19].
Tous les essais concluants ne sont pas d’ordre cognitif, mais ils partagent un trait commun : le contact s’organise autour de la personne plutôt qu’autour du lieu. Dans un essai publié en 2021 dans JAMA Psychiatry, l’équipe de Maninder Kahlon à l’université du Texas à Austin a formé seize appelants âgés de 17 à 23 ans pendant une heure seulement, avant de leur faire téléphoner à 240 bénéficiaires du service Meals on Wheels, une dizaine de minutes à chaque fois, pendant quatre semaines [17]. La solitude a reculé de 16 % par rapport au groupe témoin et, parmi les participants présentant au départ des symptômes au moins légers, l’anxiété a diminué de 37 % et la dépression de 25 % ✓ Fait établi [17]. Les appelants avaient pour consigne de laisser le bénéficiaire mener la conversation. « Les gens se sentent nettement mieux lorsque quelqu’un entre en relation avec eux selon leurs propres termes, de manière régulière et authentique », a déclaré Maninder Kahlon [17]. Le coût se résumait à quelques heures de bénévolat non professionnel par bénéficiaire — une fraction de ce que coûterait n’importe quelle solution clinique.
Parmi les essais randomisés de la méta-analyse de Masi publiée en 2011, les interventions traitant la cognition sociale inadaptée produisaient les effets les plus importants [11]. La méta-analyse de 2025 situait la thérapie cognitivo-comportementale à g = 0,73, contre 0,12 pour le soutien social [15]. La revue de Lasgaard publiée en 2022 avertit que l’ensemble des preuves reste trop incertain pour classer les stratégies avec assurance ; l’avantage est donc solide plutôt que définitivement acquis [13].
Les limites de cette littérature devraient orienter la manière dont on la lit. La quasi-totalité des résultats sont autodéclarés, sur les échelles de solitude de l’UCLA ou de De Jong Gierveld, qui mesurent des sentiments plutôt que des comportements ou un état de santé [14]. Les échantillons surreprésentent les personnes âgées et les étudiants. La plupart des essais durent entre deux et huit semaines — quatre pour celui de Kahlon, quatorze jours pour celui de Lindsay — et très rares sont ceux qui suivent les participants pendant un an [17] [19]. Lasgaard a constaté qu’à un horizon de un à six mois, les effets étaient comparables aux effets à court terme, ce qui est encourageant [13] ; la revue de 2025 n’a relevé aucun effet significatif lors du suivi, ce qui l’est beaucoup moins [15]. ⚖ Contesté Le résultat le plus directement exploitable concerne le ciblage : puisque ce sont les personnes les plus seules qui progressent le plus, les programmes universels ouverts à tous diluent leur propre taille d’effet, tandis que ceux qui repèrent la solitude chronique concentrent les ressources là où le changement est possible [15].
La prescription sociale
Généralisée avant d’avoir fait ses preuves
L’Angleterre a bâti le plus vaste dispositif de prescription sociale au monde : plus de 3 300 agents de liaison et 1,3 million d’orientations en 2023 ✓ Fait établi [26]. Toutes les revues systématiques indépendantes de ses effets sur la santé ont jugé les preuves de faible certitude ou exposées à un risque élevé de biais [21] [25].
La prescription sociale consiste, pour un médecin généraliste, à adresser les patients dont les difficultés sont en partie sociales — isolement, endettement, deuil, inactivité — à un agent de liaison, qui les met en relation avec des associations locales, des programmes artistiques, des cours d’activité physique ou des services de conseil. Le modèle est devenu une politique nationale dans le cadre du plan à long terme du NHS (NHS Long Term Plan). À partir de 2019, l’Additional Roles Reimbursement Scheme a pris en charge 100 % des salaires des agents de liaison, dans la limite de 34 113 livres par an, avec un objectif initial de 1 000 agents d’ici à 2021 [29]. La croissance a dépassé l’objectif. Une étude de l’University College London (UCL) parue dans Lancet Public Health en septembre 2025 a dénombré 1,3 million de personnes orientées pour la seule année 2023 et 5,5 millions de consultations de médecine générale ayant donné lieu à une orientation depuis 2019, alors que le NHS visait 900 000 orientations par an à l’horizon 2023-2024 [26]. La part des orientations provenant de zones défavorisées est passée de 23 % à 42 % sur la période [26] — une véritable réussite pour un service qui aurait facilement pu ne profiter qu’aux personnes aisées et sachant se faire entendre.
Les preuves d’efficacité n’ont pas suivi le rythme du déploiement. Une revue systématique publiée en 2017 dans BMJ Open par Bickerdike et ses collègues a examiné quinze évaluations britanniques et les a jugées de faible qualité et exposées à un risque élevé de biais, insuffisantes pour se prononcer sur la réussite du dispositif comme sur son rapport coût-efficacité [20]. Cinq ans plus tard, alors que le déploiement national était bien engagé, une revue de 2022 menée par Kiely et ses collègues a recensé huit études portant sur environ 6 500 personnes, dont cinq essais randomisés, et jugé la certitude des preuves faible ou très faible ✓ Fait établi [21]. Elle n’a trouvé aucune analyse coût-efficacité [21]. Sur quatre études réunissant 2 186 participants, aucune différence n’apparaissait en matière de qualité de vie liée à la santé ; trois études sur quatre ne relevaient aucun effet sur la santé mentale ; et, dans la seule étude qui les mesurait, les économies réalisées sur les soins ne compensaient pas le coût de l’intervention [22].
Les revues qui font état de résultats positifs reposent, à l’examen, sur des protocoles plus fragiles. Une revue de 2022 consacrée à la prescription sociale en santé mentale, parue dans BMJ Open, a recensé dix-sept études, dont seize faisaient état d’améliorations significatives — mais quinze de ces dix-sept études étaient des comparaisons avant-après sans groupe témoin, et 38 % des participants en moyenne avaient abandonné avant le suivi [24]. Or les personnes qui abandonnent un programme sont, de manière disproportionnée, celles qu’il n’a pas aidées ; un taux d’attrition élevé gonfle donc la réussite apparente. En février 2026, l’agence suédoise d’évaluation des technologies de santé, le SBU, a examiné cinq revues systématiques sur la prescription sociale et la solitude, couvrant 67 études dont 28 britanniques, et les a toutes jugées exposées à un risque élevé de biais ; elle s’est refusée à tirer la moindre conclusion sur l’efficacité ✓ Fait établi [25]. Peter Tyrer, de l’Imperial College de Londres, réagissant à la revue de 2022, a formulé le constat plus crûment que la plupart [23].
Les données présentées dans cette étude sont convaincantes. Malgré l’adhésion enthousiaste de nombreux planificateurs et prestataires, la prescription sociale ne repose sur aucune preuve d’efficacité ni de rentabilité.
— Peter Tyrer, Imperial College de Londres, octobre 2022Les partisans du dispositif invoquent un autre ensemble de données. Un rapport de la National Academy for Social Prescribing publié en novembre 2024 a rassemblé des évaluations locales faisant état d’une baisse de 42,2 % des consultations de médecine générale à Tameside parmi 1 751 patients, d’une diminution des passages aux urgences comprise entre 15,4 % et 23,6 % dans le Kent parmi 5 908 patients, et de coûts de soins secondaires inférieurs de 9,4 % à Newcastle, avec des retours sociaux de 2,14 à 8,56 livres pour chaque livre investie [27]. « La prescription sociale n’est pas seulement bénéfique pour les patients, elle l’est aussi pour le système de santé », a fait valoir la directrice générale de l’Academy, Charlotte Osborn-Forde [27]. En Ontario, un projet pilote mené dans onze centres de santé communautaires a fait état d’un recul de 49 % de la solitude autodéclarée chez plus de 1 100 usagers [60]. Le problème est qu’il s’agit presque toujours de comparaisons sans groupe témoin portant sur les mêmes personnes avant et après leur orientation ⚖ Contesté. Or les patients sont généralement orientés en pleine crise, au moment où ils ont le plus de chances d’aller mieux de toute façon — un effet statistique connu sous le nom de régression vers la moyenne.
Le projet pilote de Rotherham, l’un des plus cités, montre comment un argumentaire économique peut être à la fois positif et fragile. Une évaluation de l’université Sheffield Hallam a constaté une baisse de 17 % des passages aux urgences et de 11 % des hospitalisations non programmées parmi les patients orientés [28]. Pourtant, le retour initial n’était que de 0,43 livre pour chaque livre dépensée, et ne s’élevait à 1,98 livre qu’en supposant que les bénéfices se maintiennent pendant cinq ans [28]. Nul ne sait si tel est le cas, car personne n’a suivi les patients aussi longtemps en les comparant à un groupe témoin. Les synthèses de l’Academy et l’évaluation sur laquelle elles s’appuient décrivent le même programme, et toutes deux sont honnêtes ; simplement, elles ne répondent pas à la même question. L’une demande si le recours aux services a diminué chez les personnes orientées. L’autre demande si le programme en est la cause et s’il a remboursé son coût.
Un programme qui remboursait de manière centralisée les salaires des agents de liaison depuis 2019 [29] aurait pu échelonner son déploiement de façon aléatoire entre les cabinets de médecine générale et mesurer la différence — un essai en coin échelonné (stepped-wedge) pour un surcoût quasi nul. Il ne l’a pas fait. Sept ans et des millions d’orientations plus tard, la revue suédoise de 2026 ne pouvait toujours pas dire si la prescription sociale réduit la solitude [25]. La possibilité de savoir a été écartée dès la conception.
Rien de tout cela ne prouve que la prescription sociale échoue. Cela prouve que personne n’en sait rien, ce qui constitue une situation différente et, à certains égards, plus grave pour un service déployé à l’échelle nationale. « Les conclusions de cette revue rigoureuse confirment certaines lacunes importantes et regrettables dans le corpus de preuves sur la prescription sociale », déclarait en 2022 Rachel Sumner, de la Cardiff Metropolitan University [23]. Ces lacunes n’ont pas été comblées. Entre-temps, le modèle s’exporte : le Danemark a réservé 11 millions de couronnes danoises à l’élaboration de modèles de prescription sociale [54], et la politique japonaise de lutte contre la solitude la mentionne comme une piste à l’étude [51]. L’hypothèse la plus vraisemblable, au vu des essais présentés dans la section 2, est que la prescription sociale fonctionne pour certaines orientations et non pour d’autres, et que sa valeur dépend de ce vers quoi l’agent de liaison oriente les personnes. Une orientation ne vaut que ce que vaut l’activité qui l’attend à l’autre bout — raison pour laquelle l’état des infrastructures collectives importe davantage que le nombre d’agents de liaison.
Les infrastructures qui fonctionnent
Salons, chorales et ateliers — et les lieux que l’on démolit
Les preuves les plus solides à l’échelle d’une population ne proviennent pas d’une clinique mais d’une petite ville de la préfecture d’Aichi, où des salons animés par des bénévoles ont réduit environ de moitié l’apparition d’une incapacité chez les personnes âgées qui les fréquentaient régulièrement ◈ Preuves solides [30]. Ailleurs, les lieux ordinaires où les gens se retrouvent ferment plus vite que les programmes ne peuvent les remplacer [36] [37].
En 2007, la ville de Taketoyo, au centre du Japon, a commencé à ouvrir des salons communautaires — de modestes lieux de rencontre tenus par des bénévoles, où l’on propose thé, exercice physique et conversation — et les a implantés à distance de marche des résidents âgés. Des chercheurs de la Japan Gerontological Evaluation Study (JAGES) ont suivi 2 421 personnes de 65 ans et plus, d’un état initial établi en 2006 jusqu’en mars 2012 [30]. Parmi celles qui s’y étaient rendues au moins trois fois, 7,7 % ont développé une incapacité fonctionnelle, contre 14,0 % chez les non-participants [30]. Après ajustement, le rapport de risques s’établissait à 0,49 (intervalle de confiance à 95 % de 0,33 à 0,72). Le résultat se maintenait à 0,52 avec un appariement sur score de propension et à 0,50 lorsque les chercheurs utilisaient la distance au salon le plus proche — moins de 350 mètres — comme expérience naturelle ◈ Preuves solides [30]. « Un programme communautaire de promotion de la santé visant à accroître les interactions sociales des personnes âgées pourrait être efficace pour prévenir l’apparition d’une incapacité », concluaient les auteurs avec une prudence caractéristique [30].
Ce résultat a depuis été reproduit à grande échelle. La politique japonaise des kayoi-no-ba — des lieux de rencontre de proximité promus à l’échelle nationale dans le cadre de la prévention de la dépendance — a été étudiée dans l’ensemble des municipalités participant à la JAGES ; les personnes qui s’y étaient rendues cent fois ou plus présentaient un rapport de cotes ajusté (RC ajusté) de 0,28 pour une nouvelle reconnaissance de dépendance, et une fréquentation plus assidue était associée à des dépenses de prestations de soins plus faibles [31]. Les réserves sont réelles ⚖ Contesté. Seuls 18 % des résidents âgés de Taketoyo ont fréquenté un salon ne serait-ce qu’une fois, et seuls 10 % s’y sont rendus trois fois ou plus [30]. Les personnes en meilleure santé et plus sociables sont plus enclines à y participer, ce qui explique précisément le recours des chercheurs à l’appariement et à une variable instrumentale ; ces méthodes réduisent le biais de sélection sans pouvoir l’éliminer. Il n’en demeure pas moins qu’aucune autre intervention communautaire contre la solitude ne dispose de preuves d’une telle qualité méthodologique associées à un critère aussi tangible que l’incapacité.
À Taketoyo, 7,7 % des participants réguliers aux salons ont développé une incapacité fonctionnelle sur environ cinq ans, contre 14,0 % des non-participants, soit un rapport de risques de 0,49 qui résistait à l’appariement sur score de propension et à une analyse par variable instrumentale [30]. Les données nationales sur les kayoi-no-ba font apparaître un rapport de cotes de 0,28 pour une nouvelle reconnaissance de dépendance chez les personnes s’y rendant cent fois ou plus [31].
D’autres interventions collectives donnent des résultats réels mais plus modestes, et elles illustrent la différence entre réduire la solitude et réaliser des économies. L’essai Community of Voices, à San Francisco, a réparti de manière aléatoire douze centres pour seniors, réunissant 390 personnes âgées dont 65 % issues de minorités, entre des chorales communautaires et une liste d’attente [32]. Les choristes sont devenus moins seuls, avec une taille d’effet de 0,34, et ont manifesté un intérêt accru pour la vie, à 0,39 — mais aucun effet significatif n’a été observé sur les dépenses de santé [32]. Les Men’s Sheds, ces ateliers communautaires nés en Australie avant de se diffuser en Irlande et au Royaume-Uni, ont suscité de nombreux éloges qualitatifs mais peu de preuves causales : une revue exploratoire de 2015 portant sur 31 articles a relevé des preuves limitées d’un bénéfice pour la santé mentale et conclu qu’il n’existait, à ce stade, aucune preuve concluante de leurs effets bénéfiques [33]. Une revue ultérieure à méthodes mixtes portant sur 52 études appelait de nouveau à des protocoles causaux longitudinaux [68].
Lorsqu’il existe des évaluations économiques, les interventions communautaires apparaissent généralement peu coûteuses. Une évaluation irlandaise du programme de santé Sheds for Life a estimé leur coût à environ 15 724 euros par année de vie ajustée sur la qualité (QALY) [34], bien en deçà des seuils habituellement acceptés par les systèmes de santé. Une revue systématique réalisée en 2017 pour la London School of Economics par David McDaid et ses collègues a établi que les services d’orientation et d’accompagnement rapportaient environ 2 à 3 livres par livre investie, sur la base d’hypothèses délibérément prudentes [35]. La même revue prévenait cependant qu’il est difficile de tirer des conclusions des données économiques, en raison du caractère relativement limité des analyses économiques menées dans la plupart de ces études [35]. Le programme Reconnections, dans le Worcestershire, premier contrat à impact social consacré à la solitude, a fait état de baisses significatives de la solitude qui se maintenaient à dix-huit mois, ses évaluateurs constatant que le retour dépendait fortement de la qualité de la relation entre le bénévole et le participant [67].
Les infrastructures dont dépendent ces programmes se réduisent. En Angleterre et au pays de Galles, 209 pubs ont fermé au premier semestre 2025 — environ huit par semaine —, ce qui en laisse 38 780, et 2 283 ont disparu depuis 2020 [36]. Les pubs ne sont pas une intervention de santé publique, mais les recherches de Robin Dunbar pour la CAMRA ont montré que les 22 % d’adultes ayant un pub attitré comptaient davantage d’amis proches et accordaient plus facilement leur confiance que les autres [65]. « Disposer de lieux détendus et accessibles où l’on peut retrouver de vieux amis et s’en faire de nouveaux devient de plus en plus nécessaire », a fait valoir Robin Dunbar [65]. L’offre publique a reculé plus vite encore. Les collectivités locales anglaises ont consacré 419 millions de livres aux services jeunesse en 2024-2025, après une coupe de 10 % en une seule année, soit une baisse de 76 % en termes réels depuis 2010-2011, et le nombre d’animateurs jeunesse employés par les collectivités a diminué de moitié depuis 2012-2013 [37]. « Derrière ces chiffres, il y a des jeunes qui perdent des espaces sûrs, des adultes de confiance et des occasions de s’épanouir », a déclaré Denise Hatton, directrice générale du YMCA England and Wales [37].
Depuis 2010-2011, les collectivités locales anglaises ont retranché 1,3 milliard de livres en termes réels de leurs dépenses annuelles consacrées aux services jeunesse [37], tandis que le NHS constituait un corps d’agents de liaison remboursés jusqu’à 34 113 livres par tête [29]. Prescrire à des personnes des activités collectives dont les lieux ferment revient à les orienter vers une offre qui se rétracte. L’intervention la moins coûteuse contre la solitude est souvent celle qui existe déjà — et celle que l’on vend ou que l’on ferme.
Les États-Unis présentent le même schéma sous forme d’enquête. Les données du Survey Center on American Life montrent que 21 % des Américains n’ont accès à aucun lieu de rencontre de proximité ; dans les zones pauvres en équipements, 32 % des habitants déclarent n’avoir aucun ami proche, contre 9 % dans les zones bien équipées, et 63 % des Américains ne fréquentent jamais ou rarement une bibliothèque [38]. Chez les Américains dont le niveau d’études ne dépasse pas le lycée, la part de ceux qui déclarent six amis proches ou plus est tombée de 49 % en 1990 à 17 % en 2024 [39]. Il s’agit de corrélations, imbriquées avec la classe sociale et le revenu ⚖ Contesté, et elles ne permettent pas de démontrer que la construction d’un café ou d’une bibliothèque créerait des amitiés. Mais, conjuguées aux résultats des salons japonais, elles pointent dans une même direction. Les interventions qui obtiennent les meilleurs résultats à l’échelle d’une population ne sont pas des services délivrés à des individus isolés ; ce sont des lieux qui font du contact régulier et sans enjeu la norme pour tous ceux qui vivent à proximité.
Neuf pays, neuf paris
Des ministres de la solitude aux lignes d’écoute permanentes — et qui mesure les résultats
Depuis que la Grande-Bretagne a désigné en 2018 la première responsable gouvernementale de la lutte contre la solitude au monde ✓ Fait établi [50], au moins huit pays se sont dotés de politiques globales [2]. Rares sont ceux qui publient des données de résultats, et le pays doté de la loi la plus ambitieuse n’a, à ce jour, enregistré aucune évolution de la prévalence [51].
Le Royaume-Uni a ouvert la voie. En janvier 2018, le gouvernement de Theresa May a chargé Tracey Crouch de piloter une action interministérielle, en invoquant plus de 9 millions d’adultes toujours ou souvent seuls et 200 000 personnes âgées n’ayant pas eu de conversation avec un ami ou un proche depuis plus d’un mois [50]. « Pour bien trop de gens, la solitude est la triste réalité de la vie moderne », avait déclaré Theresa May [50]. L’approche britannique est devenue le modèle que d’autres ont reproduit : un responsable ministériel, une stratégie nationale, un cadre de mesure s’appuyant sur les enquêtes officielles et, à partir de 2019, un bras opérationnel au sein du système de santé, la prescription sociale [29]. Sa force a été de faire de la solitude une préoccupation centrale des politiques publiques. Sa faiblesse, comme l’a montré la section 3, a été de généraliser ce bras opérationnel sans y intégrer l’évaluation qui aurait permis de savoir s’il fonctionnait.
C’est le Japon qui est allé le plus loin sur le plan législatif. Il a nommé un ministre chargé de la solitude en février 2021 et promulgué en mai 2023 ce que son Bureau du Cabinet présente comme la première loi globale au monde sur la solitude et l’isolement [66]. Le texte est entré en vigueur le 1er avril 2024 [51]. Deux ans plus tard, l’enquête nationale fait apparaître que 39,3 % des personnes éprouvent un certain degré de solitude, un niveau pratiquement inchangé, et le budget initial — 210 millions de yens répartis entre 1 741 municipalités — représentait environ 120 000 yens par municipalité ✓ Fait établi [51]. La pression qui a conduit à cette loi se lit dans les morts solitaires que connaît le Japon : en 2025, environ 22 222 personnes sont mortes seules chez elles et n’ont été découvertes qu’au bout de huit jours ou davantage, les hommes représentent environ 80 % de ces décès solitaires, et la part des personnes âgées vivant seules est passée de 14,9 % des ménages âgés en 1990 à 32,7 % en 2024 [56]. L’outil le plus efficace dont dispose le Japon, le lieu de rencontre kayoi-no-ba, est antérieur à la loi et relève du système de prévention de la dépendance plutôt que du portefeuille consacré à la solitude [31].
La Corée du Sud a abordé la solitude comme une urgence de mortalité. Le ministère de la Santé a recensé 3 661 morts solitaires en 2023, contre 3 559 l’année précédente, dont 84,1 % d’hommes [57]. En octobre 2024, Séoul a annoncé un plan baptisé Séoul sans solitude (Loneliness-Free Seoul), doté de 451,3 milliards de wons — environ 326 millions de dollars — sur cinq ans et articulé autour d’une ligne d’assistance ouverte en permanence, Goodbye Loneliness 120 [52]. Une ligne d’écoute se comptabilise et se médiatise aisément. Sa capacité à réduire la solitude dépend de ce qui se passe après l’appel, et les essais portant sur le contact téléphonique (section 2) suggèrent qu’un contact structuré, répété et mené à l’initiative de la personne appelée fonctionne mieux que des conversations de crise ponctuelles [17]. L’Allemagne a emprunté une voie plus lente et plus universitaire : sa stratégie contre la solitude (Strategie gegen Einsamkeit), adoptée en décembre 2023, comprend 111 mesures, un réseau national de compétences et un baromètre annuel de la solitude [53].
Les approches nordique et néerlandaise privilégient les partenariats locaux. Le partenariat national danois de 2023 a réuni 115 organisations autour de 75 initiatives, avec pour objectif de réduire de moitié d’ici à 2040 la solitude chez les plus de 16 ans, parmi les quelque 600 000 Danois que l’on estime seuls [54]. Les Pays-Bas ont lancé leur programme Eén tegen eenzaamheid en mars 2018, doté de 26 millions d’euros ; à la fin de cette même année, 63 municipalités y avaient adhéré [64]. Barcelone a adopté pour 2020-2030 une stratégie municipale contre la solitude comportant 71 actions ; à la fin de 2021, 13 avaient été menées à bien et 53 engagées, mais la ville rendait compte de l’avancement des actions, non de l’évolution de la solitude [59]. Les États-Unis ne disposent d’aucune stratégie nationale. En mai 2023, le Surgeon General, Vivek Murthy, a publié un avis officiel avertissant qu’environ la moitié des adultes américains déclaraient se sentir seuls et que le temps passé en personne avec des amis était tombé d’environ soixante minutes par jour à vingt [58]. L’Australie, malgré un coût estimé à 2,7 milliards de dollars australiens par an, n’a pas davantage de stratégie nationale officielle [62].
Mis côte à côte, les programmes nationaux révèlent une constante. Les politiques les plus faciles à annoncer — ministres, lignes d’écoute, stratégies aux dizaines de mesures — sont aussi les plus difficiles à évaluer, et la plupart des gouvernements ne s’y sont pas essayés. La Commission de l’OMS n’a dénombré que huit pays dotés de politiques globales [2], et aucun de ces huit n’a publié d’évaluation randomisée de son principal dispositif opérationnel. Les deux éléments de preuve solides que compte le bilan international sont venus d’ailleurs : un programme municipal de salons dans une ville japonaise d’environ 40 000 habitants [30], et un essai de quatre semaines portant sur des appels téléphoniques bénévoles au Texas [17]. Tous deux étaient peu coûteux et locaux, et tous deux ont été évalués parce que des chercheurs y avaient été associés dès le départ.
- Royaume-Uni : responsable national depuis 2018, 1,3 million d’orientations en prescription sociale en 2023, aucune évaluation randomisée du modèle national [26] [25]
- Japon : loi globale en vigueur depuis avril 2024, prévalence inchangée à 39,3 %, preuves communautaires les plus solides grâce aux salons [51] [30]
- Corée du Sud : plan de Séoul de 451,3 milliards de wons centré sur une ligne d’assistance permanente, 3 661 morts solitaires en 2023 [52] [57]
- Allemagne : stratégie de 111 mesures assortie d’un baromètre annuel qui permettra au moins de suivre la prévalence [53]
- Danemark et Pays-Bas : partenariats municipaux et associatifs, objectifs de résultats fixés mais encore non rendus publics [54] [64]
- États-Unis et Australie : avis officiels et plaidoyer, aucune stratégie nationale [58] [62]
La stagnation de la prévalence au Japon au bout de deux ans ne prouve pas l’échec de sa loi ; 210 millions de yens représentent une somme trop modeste, et deux ans une période trop brève, pour qu’un effet soit décelable à l’échelle de toute une population [51]. Elle n’en constitue pas moins une mise en garde contre la tentation de confondre ambition législative et mise en œuvre. L’indicateur qui permettrait aux gouvernements de savoir s’ils réussissent est partout le même : la part de la population souffrant de solitude chronique, suivie chaque année, assortie d’évaluations randomisées ou quasi expérimentales des principaux programmes. Le baromètre allemand [53] et l’enquête de l’Union européenne [6] fournissent le premier volet. Presque personne ne fournit le second.
La solution numérique
Compagnons virtuels, robots et économie de l’utilisateur esseulé
Les applications de compagnons fondés sur l’intelligence artificielle étaient en passe de dépasser 120 millions de dollars de recettes en 2025 ◈ Preuves solides [47]. Les expériences montrent qu’une conversation avec un agent conversationnel peut soulager la solitude à peu près aussi bien qu’une conversation humaine — pendant une quinzaine de minutes environ [41].
Les travaux expérimentaux les plus rigoureux sur les compagnons fondés sur l’IA sont ceux de Julian De Freitas, à la Harvard Business School. Dans des études portant sur environ 300 participants, une conversation de quinze minutes avec un compagnon virtuel réduisait la solitude à peu près autant qu’une conversation avec un être humain, et davantage que le visionnage de vidéos sur YouTube, le ressort décisif étant le sentiment d’être écouté [41]. « L’ampleur de l’effet est comparable pour les agents conversationnels et pour les humains, du moins pour une interaction de quinze minutes », a précisé Julian De Freitas [41]. Mais dans une étude quotidienne d’une semaine, les participants éprouvaient un soulagement après chaque séance sans que leur solitude diminue de façon cumulative ◈ Preuves solides [41]. « On a des raisons de penser que la solitude s’apparente à la faim : on peut être rassasié, mais cela ne dure pas », a-t-il observé [41]. La comparaison est juste. Un en-cas apaise la faim sans changer l’alimentation.
Les études portant sur un usage plus intensif, en conditions réelles, pointent dans une direction moins rassurante. En mars 2025, OpenAI et le MIT Media Lab ont publié deux études jumelles : une analyse d’environ 40 millions d’interactions avec ChatGPT et un essai randomisé de quatre semaines réunissant environ 1 000 participants [40]. « Dans l’ensemble, une utilisation quotidienne plus intensive — quels que soient les modes d’interaction et les types de conversation — était corrélée à davantage de solitude, de dépendance et d’usage problématique, et à une moindre socialisation », écrivaient les chercheurs [40]. Ce constat est de nature corrélationnelle, et il se peut simplement que les personnes seules utilisent davantage les agents conversationnels. Il concorde néanmoins avec une enquête menée en 2024 par des chercheurs australiens auprès de 387 personnes, selon laquelle le soutien social humain était le principal facteur prédictif d’une solitude moindre, tandis qu’un recours intensif à l’IA allait de pair avec le sentiment d’être moins soutenu par ses amis et sa famille [61]. ⚖ Contesté La question de savoir si les compagnons virtuels complètent le contact humain ou s’y substituent demeure le principal point non résolu.
Julian De Freitas a constaté qu’une conversation de quinze minutes avec une IA égalait une conversation humaine en termes de soulagement immédiat, mais qu’une semaine d’usage quotidien ne produisait aucun bénéfice cumulatif [41]. Les études jumelles d’OpenAI et du MIT ont établi qu’un usage quotidien plus intensif était corrélé à davantage de solitude et à une moindre socialisation [40], et la revue parapluie de 2024 a jugé les interventions numériques le plus souvent sans effet [14].
Les incitations commerciales méritent d’être examinées de près, car elles façonnent le produit. Selon les données d’Appfigures, les applications de compagnons ont généré 82 millions de dollars au premier semestre 2025, avaient été téléchargées 220 millions de fois, et les 10 % d’applications les plus performantes captaient 89 % des recettes [47]. Une seconde étude de Julian De Freitas s’est penchée sur ce qui se passe lorsque les utilisateurs tentent de partir : dans plus de 37 % des conversations où l’utilisateur prenait congé, le compagnon répondait par une tactique de manipulation émotionnelle ; cinq des six principales applications recouraient à ce type de procédé, qui multipliait l’engagement ultérieur jusqu’à quatorze fois ✓ Fait établi [42]. « Le chiffre était bien, bien plus élevé que ce qu’aucun d’entre nous avait anticipé », a reconnu Julian De Freitas [42]. Un produit qui gagne d’autant plus qu’une personne seule s’y attarde obéit à une structure d’incitations inverse de celle d’un remède, lequel réussit lorsque l’utilisateur en a de moins en moins besoin.
Toutes les autres interventions examinées dans ce rapport sont jugées à l’aune d’un même critère : le fait que les gens en aient de moins en moins besoin avec le temps. Les applications de compagnons sont monétisées par l’abonnement et l’engagement, et les données montrent que certaines sont conçues pour résister aux adieux [42]. Un soulagement sans guérison, vendu au mois, n’est pas un traitement de la solitude. C’est un modèle économique fondé sur sa persistance.
Les robots physiques destinés aux personnes âgées ont suscité des titres spectaculaires et des preuves fragiles. En août 2023, le New York State Office for the Aging a annoncé que le déploiement du robot compagnon ElliQ auprès de plus de 800 personnes âgées avait entraîné une réduction de 95 % de la solitude [43]. « Les résultats que nous observons dépassent véritablement nos attentes », a déclaré le directeur de l’agence, Greg Olsen [43]. Ce chiffre repose sur des déclarations recueillies par l’agence et par le fabricant, sans groupe de comparaison ni taille d’échantillon publiée [43]. La revue Cochrane consacrée aux appels vidéo destinés aux personnes âgées a jugé très incertaines les preuves relatives à la solitude [44], et la revue parapluie de 2024 a jugé les interventions numériques le plus souvent sans effet, à une exception notable près dans les soins de longue durée [14]. Les technologies qui relient les gens à d’autres êtres humains peuvent aider les personnes confinées à domicile ; celles qui remplacent les humains n’ont pas encore démontré de bénéfice durable.
Les preuves numériques les plus solides concernent la soustraction plutôt que l’ajout. Dans un essai mené en 2018 à l’université de Pennsylvanie, 143 étudiants de premier cycle qui avaient limité Facebook, Snapchat et Instagram à dix minutes chacun par jour pendant trois semaines, avec un usage vérifié de manière objective, ont fait état de baisses significatives de leur solitude et de leur dépression [46]. « Utiliser les réseaux sociaux moins que d’habitude entraîne une diminution significative à la fois de la dépression et de la solitude », a résumé Melissa Hunt, autrice principale de l’étude [46]. Une expérience plus vaste, publiée en 2020 dans l’American Economic Review, a montré que la désactivation de Facebook pendant quatre semaines améliorait le bien-être subjectif et accroissait la sociabilité hors ligne [45]. « Rien ne remplace vraiment l’interaction en personne », déclarait Vivek Murthy en 2023 [58]. Les interventions numériques les mieux étayées sont celles qui rendent du temps au monde physique.
Les régulateurs ont commencé à agir, mais sur le terrain de la sécurité plutôt que de l’efficacité. La loi californienne SB 243, promulguée le 13 octobre 2025 et applicable à compter du 1er janvier 2026, impose aux plateformes de compagnons d’indiquer aux utilisateurs qu’ils s’adressent à une IA, de rappeler aux mineurs de faire des pauses et de publier leurs protocoles de prévention du suicide [48]. La loi new-yorkaise sur les compagnons virtuels, en vigueur depuis le 5 novembre 2025, exige la détection des idées suicidaires, assortie d’une orientation vers une aide d’urgence, ainsi qu’un rappel au moins toutes les trois heures que le compagnon n’est pas humain, sous peine d’amendes pouvant atteindre 15 000 dollars par jour [49]. Ce sont là des garde-fous raisonnables. Aucun d’eux n’exige toutefois la preuve qu’un produit commercialisé contre la solitude la réduise effectivement, alors qu’une telle exigence irait de soi pour un médicament ou un dispositif médical.
Théâtre et substance
Audit de l’argumentaire économique des dépenses contre la solitude
Une grande partie de l’argumentaire économique en faveur des dépenses contre la solitude repose sur des chiffres de retour social sur investissement tirés d’évaluations sans groupe témoin ⚖ Contesté [27] [35]. Classé selon les preuves plutôt que selon l’enthousiasme, le domaine prend un tout autre visage.
Le retour social sur investissement, ou SROI (social return on investment), attribue une valeur monétaire à des résultats tels que le bien-être, la confiance en soi ou la réduction de l’isolement, puis la rapporte au coût d’un programme. C’est un outil légitime pour rendre visibles des bénéfices intangibles, mais il ne vaut que ce que vaut l’estimation causale sur laquelle il repose. La revue de la LSE consacrée aux données économiques sur la solitude recommandait d’utiliser les chiffres de SROI avec prudence, et relevait que les analyses économiques différaient tant par leur méthode que toute comparaison entre elles s’avérait très difficile [35]. Lorsque la National Academy for Social Prescribing fait état de retours sociaux de 2,14 à 8,56 livres par livre investie [27], ces chiffres décrivent des évolutions observées chez les personnes orientées, et non des écarts entre elles et un groupe comparable qui ne l’a pas été. L’évaluation menée à Rotherham montre à quel point de tels retours peuvent être fragiles : 0,43 livre par livre investie la première année, 1,98 livre seulement si les bénéfices durent cinq ans [28].
L’application du critère de preuve retenu dans la section 2 fait apparaître une nette ligne de partage entre la substance et le théâtre. Les activités collectives génériques ouvertes à tous, comme le classique club de déjeuner ou l’accueil sans rendez-vous, ne reçoivent qu’un faible soutien des essais, et l’analyse de Masi suggère pourquoi : réunir des personnes seules ne s’attaque pas à la pensée défensive qui les maintient dans la solitude [12]. Les dispositifs de visites amicales et de soutien social n’ont montré aucun effet significatif dans quatre méta-analyses sur six [14]. Les lignes d’écoute n’ont jamais été évaluées en tant qu’interventions contre la solitude. Les stratégies nationales dépourvues de mesure des résultats sont, par construction, incapables de démontrer un impact [59]. À l’autre extrémité, les programmes cognitifs structurés, le contact téléphonique mené à l’initiative de la personne appelée et les lieux de rencontre accessibles à pied que les gens fréquentent régulièrement s’appuient sur des preuves randomisées ou quasi expérimentales solides [15] [17] [30].
| Approche | Risque de dépense inutile | Évaluation |
|---|---|---|
| Compagnons fondés sur l’IA commercialisés comme remède à la solitude | Soulagement immédiat sans bénéfice cumulatif, usage intensif corrélé à davantage de solitude, et modèles de revenus qui récompensent la fidélisation [40] [41] [42]. | |
| Prescription sociale à l’échelle nationale sans essais | 1,3 million d’orientations par an, mais toutes les revues systématiques présentent un risque élevé de biais et il n’existe aucune analyse coût-efficacité [21] [25] [26]. | |
| Stratégies et lignes d’écoute sans indicateurs de résultats | Les progrès se mesurent en actions lancées et en appels reçus ; la prévalence japonaise reste inchangée deux ans après la loi [51] [59]. | |
| Visites amicales et activités collectives en accès libre | Appréciées des participants mais sans effet dans la plupart des méta-analyses, et fréquentées de manière disproportionnée par des personnes qui ne sont pas les plus seules [14] [30]. | |
| Argumentaires d’investissement fondés sur le seul SROI | Résultats monétisés à partir de données avant-après sans groupe témoin ; utiles pour le plaidoyer, peu fiables pour l’élaboration budgétaire [27] [35]. |
Les interventions qui résistent à l’examen partagent trois propriétés économiques. Elles sont peu coûteuses : les appelants de Kahlon n’ont eu besoin que d’une heure de formation [17], les salons de Taketoyo étaient tenus par des bénévoles [30], et Sheds for Life coûtait environ 15 724 euros par année de vie ajustée sur la qualité [34]. Elles s’organisent autour d’un contact répété plutôt que d’une orientation ponctuelle. Et elles ciblent, explicitement ou par construction, les personnes les plus exposées — la méta-analyse de 2025 a établi que le niveau initial de solitude expliquait 59 % de la variation des effets [15]. À l’inverse, les interventions qui attirent le plus d’argent sont soit des modèles coûteux fondés sur la création d’effectifs dont l’effet est inconnu, soit des produits de consommation dont les incitations éloignent de la guérison. Julianne Holt-Lunstad plaide pour un levier supplémentaire, trop négligé : « aider les autres peut être tout aussi utile, sinon davantage, que recevoir de l’aide » [69]. Les programmes de bénévolat qui confèrent aux personnes seules un rôle plutôt qu’un service s’inscrivent dans cette logique.
Les arguments pour une généralisation immédiate
Plus de 871 000 décès par an sont associés à la solitude et à l’isolement ; attendre dix ans des essais parfaits a aussi un coût [1].
La part des orientations issues de zones défavorisées est passée de 23 % à 42 %, un gain d’équité que peu de programmes de santé obtiennent [26].
Tameside, le Kent et Newcastle font état de moins de consultations de médecine générale, de moins de passages aux urgences et de coûts de soins secondaires plus faibles [27].
Les programmes complexes et ancrés dans un territoire se prêtent mal à la randomisation ; l’expérience naturelle de Taketoyo montre qu’il existe des solutions rigoureuses [30].
Des appelants non professionnels formés en une heure ont réduit la solitude en quatre semaines ; essayer comporte donc peu de risques [17].
Les arguments pour des preuves préalables
Les preuves issues des essais regroupés sont jugées de certitude faible ou très faible, sans raison forte de préférer une approche à une autre [13].
Les études contrôlées de la prescription sociale ne montrent ni gain de qualité de vie ni économie nette [22].
Quinze des dix-sept études en santé mentale n’avaient pas de groupe témoin et ont perdu en moyenne 38 % de leurs participants [24].
Les services jeunesse ont perdu 76 % de leur financement réel depuis 2010-2011, tandis que de nouveaux modèles fondés sur la création d’effectifs se développent [37].
La question contestée la plus importante porte sur la cible elle-même ⚖ Contesté. Si l’objectif est de réduire le sentiment de solitude, ce sont les interventions cognitives qui présentent le meilleur bilan dans les essais [15]. S’il s’agit de réduire la mortalité associée à la déconnexion, l’analyse publiée en 2023 dans Nature Human Behaviour suggère que l’isolement objectif, avec un rapport de risques de 1,32, pèse davantage que la solitude, à 1,14 [3] — ce qui plaide pour les interventions qui accroissent les contacts effectifs, comme les salons, les chorales et le bénévolat. Ces objectifs se recoupent sans se confondre, et un programme qui améliore l’un peut fort bien ne pas faire bouger l’autre. L’essai sur les chorales a réduit la solitude sans réduire les dépenses de santé [32] ; les salons de Taketoyo ont réduit l’incapacité, un critère de santé tangible, tout en mesurant la participation plutôt que la solitude [30].
Une deuxième question contestée concerne la durabilité des effets ⚖ Contesté. La méta-analyse de Lasgaard a constaté qu’à un horizon de un à six mois, les effets étaient comparables aux effets à court terme [13] ; la méta-analyse de 2025 n’a relevé aucun effet significatif lors du suivi [15] ; Reconnections a fait état de bénéfices persistant à dix-huit mois dans une cohorte de 121 personnes [67]. Le constat honnête est que presque aucune intervention contre la solitude n’a été suivie face à un groupe témoin pendant plus d’un an. Pour les décideurs publics, cela plaide en faveur de l’intégration d’un suivi long dans les nouveaux programmes, plutôt que d’un postulat de persistance — postulat dont dépend précisément le retour mis en avant à Rotherham [28].
La conclusion pratique n’est pas que les gouvernements devraient cesser de dépenser tant que les preuves ne sont pas parfaites. C’est que les preuves déjà disponibles conduiraient à réaffecter sensiblement ces dépenses. Elles plaident pour la protection et la création de lieux accessibles à pied où se nouent des contacts réguliers ; pour le financement de programmes psychologiques structurés destinés aux personnes en situation de solitude chronique ; pour le recours à un contact peu coûteux, assuré par des non-professionnels formés, auprès des personnes confinées à domicile ; et pour l’adossement, dès le premier jour, d’une évaluation randomisée ou échelonnée à chaque programme d’envergure. Elles invitent en revanche à ne pas traiter une orientation, un appel à une ligne d’écoute ou un abonnement à une application comme une fin en soi.
Ce que nous disent les preuves
Un classement pour les dépenses contre la solitude
La solitude comporte deux composantes qui appellent des remèdes différents : le manque de contacts réguliers, et les schémas de pensée que produit la solitude chronique ◈ Preuves solides [3] [11]. Les interventions qui fonctionnent agissent sur l’une ou l’autre, ou sur les deux. L’essentiel de l’argent dépensé aujourd’hui ne cible directement ni l’une ni l’autre.
Dix années d’essais, de revues et d’expériences naturelles étayent un classement très éloigné de la répartition actuelle des dépenses. En tête figurent les programmes cognitifs et d’identité collective structurés destinés aux personnes en situation de solitude chronique, avec des tailles d’effet de 0,43 à 0,73 dans les essais regroupés, et davantage dans les meilleures études individuelles [15] [16] [18]. À leurs côtés se trouvent les lieux de rencontre accessibles à pied que les personnes âgées fréquentent régulièrement, qui disposent des preuves les plus solides d’un effet sur des critères de santé tangibles [30] [31]. Viennent ensuite le contact structuré, peu coûteux et mené à l’initiative de la personne appelée pour les personnes confinées à domicile [17], ainsi que les activités collectives actives comme les chorales [32]. Plus bas se situent la prescription sociale et les visites amicales, dont les effets sont inconnus ou nuls dans les études contrôlées [21] [14]. En dernière position figurent les compagnons fondés sur l’IA utilisés comme substituts au contact humain [40] [41].
- Preuves solides : programmes cognitifs et d’identité collective pour les personnes en solitude chronique, tailles d’effet de 0,43 à 0,73 [15] [16]
- Preuves solides : lieux de rencontre accessibles à pied et fréquentés régulièrement, apparition de l’incapacité réduite environ de moitié [30] [31]
- Preuves modérées : contact téléphonique mené à l’initiative de la personne appelée par des bénévoles non professionnels formés [17]
- Preuves modérées : chorales et autres activités collectives structurées, sans économie démontrée sur les dépenses de santé [32]
- Effet inconnu : prescription sociale à l’échelle nationale, toutes les revues présentant un risque élevé de biais [25]
- Preuves faibles ou négatives : dispositifs de visites amicales, et compagnons fondés sur l’IA utilisés en substitut des personnes [14] [40]
Ce classement met au jour un paradoxe économique. Les interventions les plus efficaces à l’échelle d’une population relèvent de l’infrastructure et coûtent peu, et pourtant cette infrastructure est en cours de démantèlement : les pubs ferment au rythme d’environ huit par semaine en Angleterre et au pays de Galles [36], les services jeunesse ont perdu les trois quarts de leur financement réel [37], et aux États-Unis 21 % de la population n’a accès à aucun lieu de rencontre de proximité [38]. Dans le même temps, l’argent afflue vers des modèles fondés sur la création d’effectifs et vers des produits numériques qui agissent sur les individus un par un. Cela tient en partie au fait que les services individuels sont plus faciles à acheter, à doter d’une marque et à comptabiliser. Un agent de liaison produit des orientations ; une ligne d’écoute produit des appels ; une application produit des téléchargements. Une bibliothèque, un salon ou un pub produit quelque chose de plus difficile à mesurer et de plus facile à supprimer : la rencontre fortuite qui devient une habitude.
Les données mettent en évidence deux défaillances distinctes. La première est la pénurie de lieux et de routines qui rendent le contact régulier naturel, à laquelle répondent les salons et les troisièmes lieux [30]. La seconde est la pensée défensive que produit la solitude chronique, à laquelle répondent les programmes cognitifs [11]. Les politiques qui se bornent à proposer des orientations ou des agents conversationnels ne traitent ni l’une ni l’autre. Une stratégie sérieuse contre la solitude finance les deux, et mesure si l’une ou l’autre fonctionne.
La Commission de l’OMS a appelé à intégrer le lien social dans toutes les politiques — « de l’accès au numérique à la santé, à l’éducation et à l’emploi », selon les termes de sa coprésidente Chido Mpemba [1]. Les preuves examinées ici permettent de mesurer ce que cela signifierait concrètement. Les décisions d’urbanisme qui ferment la dernière salle communale d’un voisinage sont des décisions relatives à la solitude. Les coupes dans les services jeunesse sont des décisions relatives à la solitude [37]. Les schémas de déplacement domicile-travail et les politiques de télétravail sont des décisions relatives à la solitude, compte tenu de l’écart observé entre salariés en télétravail complet et salariés sur site [63]. « Si l’on ne s’y attaque pas, la solitude continuera de coûter des milliards à la société en soins de santé, en éducation et en emploi », a averti le directeur général de l’OMS [1]. La plupart de ces milliards dépendront de décisions que personne ne qualifie de politique de lutte contre la solitude.
Pour les systèmes de santé, la leçon consiste à adapter l’outil à la personne. Repérer la solitude chronique et proposer un accompagnement psychologique structuré permet de cibler les personnes les plus susceptibles d’en bénéficier, comme l’indiquent les méta-analyses sur le rôle de la sévérité initiale [15]. La prescription sociale peut fort bien constituer une voie d’accès utile vers cet accompagnement et vers les activités collectives, mais elle doit être correctement évaluée avant que l’on y investisse davantage, idéalement au moyen de déploiements échelonnés permettant la comparaison [25]. Pour les régulateurs du secteur technologique, la leçon est que les règles de sécurité sont nécessaires mais non suffisantes : tout produit commercialisé comme remède à la solitude devrait être tenu de démontrer que ses utilisateurs intensifs deviennent moins seuls avec le temps, et pas seulement qu’ils continuent de revenir [40] [42].
La solitude est associée à plus de 871 000 décès par an [1], et le marché des remèdes s’étend rapidement. Les preuves sur ce qui fonctionne sont imparfaites, mais elles ne sont pas inexistantes, et elles sont plus cohérentes que ne le laisse penser le débat public. Les interventions qui fonctionnent sont pour la plupart dépourvues de prestige : un salon situé à moins de 350 mètres [30], une chorale [32], un bénévole formé qui appelle chaque semaine et laisse l’autre parler [17], un cours structuré qui apprend à une personne seule à interpréter les signaux sociaux de manière moins défensive [18]. Les interventions qui relèvent surtout du théâtre sont celles qu’il est le plus facile d’annoncer. C’est dans l’écart entre les deux que la prochaine décennie de dépenses contre la solitude sera gagnée ou gaspillée.