Le monde a produit 132 millions de tonnes de fibres en 2024, un record, dont 59 % de polyester. Audit du coût social, hydrique, plastique et des déchets de la mode éphémère.
L’ampleur du bilan
Pourquoi le vêtement le moins cher de l’histoire porte la plus lourde facture cachée
Le monde a produit en 2024 un record de 132 millions de tonnes de fibres textiles, dont 59 % de polyester, et le volume continue de croître [1]. Jamais le vêtement n’a été aussi bon marché ni aussi abondant — et les coûts que l’étiquette passe sous silence sont désormais assez importants pour être mesurés ✓ Fait établi.
La réponse directe à la question qu’examine ce rapport tient en une phrase : un vêtement bon marché l’est parce que l’essentiel de son coût est payé par quelqu’un d’autre que l’acheteur. Les ouvrières et ouvriers du textile de Dacca perçoivent un salaire minimum légal de 12 500 takas par mois, soit environ 41 % de ce dont un travailleur a besoin pour vivre dans cette ville selon les calculs de la Global Living Wage Coalition [2] [3] ✓ Fait établi. L’industrie émet entre 2 % et 8 % des gaz à effet de serre mondiaux, selon le périmètre et la méthode retenus [4] [5] ◈ Preuves solides. Elle génère plus de 92 millions de tonnes de déchets textiles par an [6] [7], et la fibre la plus utilisée est un plastique issu des combustibles fossiles qui libère des microfibres à chaque lavage [1] [8] ✓ Fait établi. Aucun de ces coûts n’apparaît à la caisse. Ce rapport dresse le bilan complet — travail, eau, produits chimiques, carbone, plastique et déchets —, puis examine le modèle économique ultra-rapide qui a accéléré chacun de ces postes, la riposte réglementaire qui se met en place à Paris, à Bruxelles et à Sacramento, et ce que les données disent réellement des solutions de rechange vendues comme durables.
Il faut partir des volumes, car ce sont eux qui commandent tout le reste. Entre 2000 et 2014, la production mondiale de vêtements a à peu près doublé, le nombre de pièces vendues par personne a augmenté de 60 % et le nombre de fois qu’un vêtement est porté avant d’être jeté a reculé de 36 % [9] [10] ✓ Fait établi. La Fondation Ellen MacArthur estimait que plus de 500 milliards de dollars de valeur se perdent chaque année dans des vêtements à peine portés et presque jamais recyclés [10]. La production de fibres, meilleur indicateur physique de l’ensemble du secteur, a plus que doublé depuis 2000 pour atteindre 132 millions de tonnes en 2024, contre 125 millions de tonnes l’année précédente ; si les tendances actuelles se prolongent, elle atteindra 169 millions de tonnes d’ici à 2030 [1] ✓ Fait établi. Cette croissance est massivement synthétique. Les fibres synthétiques représentent désormais 69 % de l’ensemble des fibres, soit neuf points de plus qu’en 2020, tandis que la part du coton est retombée à 19 % [11] ✓ Fait établi.
La fabrication de ces vêtements se concentre dans une poignée de pays. En 2024, la Chine a exporté pour 165,24 milliards de dollars de vêtements, soit 29,64 % du total mondial, devant le Bangladesh (38,48 milliards de dollars) et le Vietnam (33,94 milliards de dollars), selon les données de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) [12] ✓ Fait établi. Le Bangladesh offre l’exemple le plus frappant de dépendance : l’habillement lui rapporte quelque 55 milliards de dollars par an et emploie environ quatre millions de personnes dans près de 3 500 usines [2]. La consommation est elle aussi concentrée. Chaque habitant de l’Union européenne a acheté 19 kilogrammes de textiles en 2022, contre 17 kilogrammes en 2019 — un nouveau record, selon l’Agence européenne pour l’environnement, qui publiait ces chiffres en mars 2025 [13] ✓ Fait établi. En France, 3,5 milliards de pièces textiles neuves ont été vendues en 2024, soit 42 vêtements neufs par habitant [14]. Au Japon, les ménages ont acheté 770 000 tonnes de vêtements en 2024 et en ont jeté 480 000 tonnes [15] ✓ Fait établi.
L’analyse publiée en 2017 par la Fondation Ellen MacArthur a établi que la production mondiale de vêtements avait à peu près doublé entre 2000 et 2014, alors que leur taux d’utilisation — le nombre de fois qu’un vêtement est porté avant d’être jeté — reculait de 36 % [9] [10]. Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) a repris ces deux chiffres lors de sa campagne pour la Journée internationale zéro déchet de 2025, en y ajoutant une estimation de 92 millions de tonnes de déchets textiles par an [7]. Ces deux tendances constituent le cœur du bilan : toujours plus de vêtements, dont chacun sert toujours moins.
Les défenseurs du secteur font valoir que le vêtement bon marché représente un véritable gain de bien-être, et l’argument mérite d’être pris au sérieux. La baisse des prix réels a mis une garde-robe variée à la portée de ménages qui ne pouvaient auparavant se l’offrir, et les exportations d’habillement ont constitué le premier échelon de l’industrialisation pour le Bangladesh, le Vietnam et le Cambodge, comme jadis pour le Japon et la Corée du Sud [12] ◈ Preuves solides. Mais l’argument du bien-être porte sur le prix d’un vêtement, alors que les coûts que documente ce rapport pèsent en grande partie sur des personnes qui ne l’achètent ni ne le vendent — les riverains des cours d’eau en aval de Dacca, les récupérateurs de déchets d’Accra, les habitants d’Alto Hospicio, dans le nord du Chili [16] [17] [18]. Un prix de marché qui ignore ces coûts ne mesure pas une valeur ; il mesure qui a été chargé d’absorber la différence. La distinction compte pour l’action publique, car un prix trop bas par construction ne sera pas corrigé par le seul choix des consommateurs.
- Travail : dans les principaux pays producteurs, les salaires minimums légaux couvrent entre 25 % et 50 % environ des salaires décents estimés [3] [19] ✓ Fait établi.
- Carbone : les estimations vont de 944 millions de tonnes d’équivalent CO2 en 2023 (Apparel Impact Institute) à 2,1 milliards de tonnes en 2018 (McKinsey et Global Fashion Agenda) [4] [20] ◈ Preuves solides.
- Eau : environ 93 milliards de mètres cubes par an, selon les chiffres cités par des agences des Nations unies en 2019 [21] ◈ Preuves solides.
- Plastique : de 0,2 à 0,5 million de tonnes de microplastiques rejetées chaque année dans les océans par les textiles synthétiques [8] ✓ Fait établi.
- Déchets : l’équivalent d’un camion-benne de textiles mis en décharge ou incinéré chaque seconde [22] [10] ◈ Preuves solides.
Ces chiffres comportent une réelle part d’incertitude, et une version honnête du bilan se doit de le dire. La part de la mode dans le dérèglement climatique a été gonflée par la couverture médiatique grand public — l’affirmation selon laquelle il s’agirait de la deuxième industrie la plus polluante de la planète ne repose sur aucune source identifiable, comme l’a établi le New York Times en 2018 [23] [24] ✓ Fait établi. Les 2 700 litres d’eau souvent cités pour un tee-shirt en coton correspondent à une estimation d’empreinte dont moins de la moitié relève de l’eau d’irrigation [25] [26] ◈ Preuves solides. Certaines des statistiques les plus spectaculaires qui circulent exagèrent donc le problème. Il n’en reste pas moins que les chiffres corrigés et prudents décrivent toujours une industrie dont le débit physique croît plus vite que tous les gains d’efficacité : selon les données de l’Apparel Impact Institute, les émissions du secteur ont augmenté de 7,5 % en 2023, première hausse depuis le début de son suivi en 2019 [4] ✓ Fait établi. Le bilan n’a nul besoin d’exagération. Il a besoin de comptabilité.
Une autre caractéristique du bilan explique pourquoi il est si difficile à solder : les coûts se dispersent entre des juridictions qui ne se régulent pas les unes les autres. Une robe en polyester peut être conçue à Canton à partir de données de recherche en ligne, cousue dans un atelier payé à la pièce, expédiée par avion à une cliente lyonnaise, portée une poignée de fois, donnée, mise en balles en Belgique et envoyée à Accra, où près de la moitié des vêtements d’occasion qui arrivent chaque semaine ne trouvent pas preneur [27] [28] [13] [17] ◈ Preuves solides. Chaque étape est légale là où elle a lieu. Aucun gouvernement ne voit la chaîne dans sa totalité, et aucun prix ne la reflète. Les sections qui suivent remontent cette chaîne maillon par maillon, en commençant par le modèle économique qui l’a fait tourner plus vite que jamais.
La machine ultra-rapide
Comment le commerce du test et du réassort a fait de la mode une affaire de données
Le chiffre d’affaires de Shein est passé de 32,1 milliards de dollars en 2023 à 41,8 milliards en 2025, selon les documents déposés en vue de son introduction à la Bourse de Hongkong [29]. L’entreprise n’a pas inventé la mode éphémère ; elle en a industrialisé la vitesse, et une faille douanière en a financé la livraison ✓ Fait établi.
La mode ultra-éphémère se distingue de la mode éphémère de Zara et de H&M sur un point essentiel : elle supprime la prévision. Un distributeur traditionnel arrête ses collections des mois à l’avance et absorbe le coût de ses erreurs d’anticipation par des démarques. Shein, à l’inverse, met en ligne un très grand nombre de nouveaux modèles, produit chacun en une première série de 100 à 200 pièces, observe les clics et ne réassortit que ce qui se vend [30] [31] ◈ Preuves solides. En 2021, la société d’analyse Edited dénombrait plus de 1 000 nouveaux modèles par jour sur le site de Shein et constatait que 70 % de son assortiment avait moins de trois mois, contre 53 % chez Zara et 40 % chez H&M [31] ✓ Fait établi. En 2026, l’agence Reuters indiquait que Shein proposait plus de deux millions de références et ajoutait chaque jour quelque 4 700 nouveaux modèles de vêtements [32] ◈ Preuves solides. Il n’existe aucun décompte quotidien audité, et les estimations des agrégateurs commerciaux varient fortement, mais toutes les estimations crédibles situent le rythme de renouvellement de Shein un ordre de grandeur au-dessus de celui de ses prédécesseurs.
Le modèle s’est révélé extraordinairement rentable. Le prospectus de Shein à Hongkong, dont Reuters a rendu compte en juillet 2026, fait apparaître un chiffre d’affaires de 32,1 milliards de dollars en 2023, de 38,7 milliards en 2024 et de 41,8 milliards en 2025, pour un bénéfice net de 3,37 milliards de dollars en 2024 et de 2,06 milliards en 2025 [29] ✓ Fait établi. Ces résultats cadrent mal avec un article du Financial Times de février 2025 qui évaluait le bénéfice net de 2024 à environ 1 milliard de dollars [33] ⚖ Contesté. L’écart n’a jamais été expliqué publiquement, et il rappelle que l’entreprise la plus importante du secteur n’a publié pratiquement aucun chiffre audité jusqu’au moment où elle a eu besoin de capitaux publics. Le ralentissement, lui, ne fait pas débat : la croissance du chiffre d’affaires est tombée de 20,7 % en 2024 à 8 % en 2025, et Shein a déclaré pour le premier trimestre 2026 une perte nette de 99 millions de dollars, contre un bénéfice de 395 millions un an plus tôt [34] ✓ Fait établi.
Les documents d’introduction en Bourse déposés à Hongkong font état d’un chiffre d’affaires de 41,8 milliards de dollars et d’un bénéfice net de 2,06 milliards pour 2025, en baisse de 38,7 % par rapport à 2024 [29]. Au premier trimestre 2026, l’entreprise a perdu 99 millions de dollars, et son chiffre d’affaires aux États-Unis a reculé de 14,3 %, à 2,04 milliards de dollars [34]. Le document impute directement ces pertes à la fin, en mai 2025, de l’exemption américaine de droits de douane dite de minimis [29].
Cette imputation est révélatrice, car elle montre à quel point le modèle reposait sur une règle douanière plutôt que sur un quelconque génie industriel. En vertu de la section 321 du droit commercial américain, les colis d’une valeur inférieure à 800 dollars entraient en franchise de droits et n’étaient que sommairement contrôlés. Le nombre d’envois relevant de ce régime est passé de 134 millions en 2015 à plus de 1,36 milliard en 2024, soit environ quatre millions par jour [35] ✓ Fait établi. Une commission spéciale de la Chambre des représentants estimait en 2023 que Shein et Temu représentaient à eux deux plus de 30 % de l’ensemble des colis de minimis expédiés chaque jour vers les États-Unis [36] ◈ Preuves solides. L’expédition directe depuis la Chine jusqu’au consommateur permettait aux deux plateformes d’échapper aux droits de douane qu’aurait acquittés un importateur américain des mêmes marchandises. Washington a mis fin au régime de minimis pour les produits en provenance de Chine et de Hongkong le 2 mai 2025, puis pour tous les pays le 29 août 2025 [37] [38] ✓ Fait établi. En moins d’un an, le chiffre d’affaires de Shein aux États-Unis était en recul.
L’Europe a affronté la même déferlante avec un seuil différent. Le nombre d’articles de faible valeur importés dans l’Union européenne au titre de la franchise douanière de 150 euros est passé de 1,4 milliard en 2022 à 2,3 milliards en 2023, puis à 4,6 milliards en 2024 — environ 12 millions de colis par jour, dont 91 % en provenance de Chine [39] ✓ Fait établi. La France a reçu à elle seule 800 millions de colis en 2024, dont 90 % venaient de Chine [40]. Les ministres des finances de l’Union sont convenus, le 12 décembre 2025, d’instaurer un droit forfaitaire de 3 euros par article dans les colis d’une valeur allant jusqu’à 150 euros ; la mesure est entrée en vigueur le 1er juillet 2026, à titre de solution transitoire dans l’attente d’une réforme douanière complète [41] ✓ Fait établi. Des deux côtés de l’Atlantique, les gouvernements en ont désormais conclu que le colis exonéré de droits n’était pas une commodité neutre, mais une subvention accordée à un modèle de distribution particulier.
L’économie de la mode ultra-éphémère reposait sur trois conditions de nature politique, et non technique : des colis exonérés de droits, des contrôles légers sur les marchandises expédiées aux particuliers et une responsabilité quasi nulle de la plateforme lorsque les produits enfreignaient les règles de sécurité ou le droit du travail [36] [39]. Les changements tarifaires de 2025-2026 ont supprimé la première. La rapidité avec laquelle Shein a basculé dans une perte trimestrielle laisse penser que l’avantage de prix attribué à l’excellence de sa chaîne d’approvisionnement devait beaucoup à l’arithmétique douanière [34].
Temu montre avec quelle rapidité le modèle peut être copié. Propriété de PDD Holdings, la plateforme ne publie pas de résultats distincts, et les estimations commerciales de son volume d’affaires brut pour 2024 vont d’environ 54 milliards à plus de 70 milliards de dollars, la mode représentant selon ces estimations 41 % des ventes [42] ⚖ Contesté. La commission de la Chambre a constaté en 2023 que Temu ne procédait à aucun audit de sa chaîne d’approvisionnement et n’interdisait pas expressément aux vendeurs extérieurs de proposer des produits fabriqués au Xinjiang [36] ◈ Preuves solides. En juillet 2025, la Commission européenne a conclu à titre préliminaire que Temu avait enfreint le règlement sur les services numériques (DSA) en n’évaluant pas correctement le risque de produits illicites sur sa place de marché ; une infraction confirmée peut entraîner des amendes allant jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial [43] ✓ Fait établi. Les plateformes rivalisent sur l’assortiment et sur le prix, et ces deux variables récompensent le vendeur qui contrôle le moins.
- Vitesse : des données clients à un nouveau modèle en trois jours seulement, contre plusieurs semaines pour un réassort classique de la mode éphémère [31] ◈ Preuves solides.
- Taille des séries : premières séries de 100 à 200 pièces, réassorties uniquement à la demande, ce qui réduit au minimum les invendus de la plateforme, mais non la production totale [30] ◈ Preuves solides.
- Distribution : colis expédiés directement de Chine aux acheteurs particuliers, exonérés de droits aux États-Unis jusqu’en 2025 et dans l’Union européenne jusqu’en juillet 2026 [37] [41] ✓ Fait établi.
- Affichage des prix : en France, 57 % des promotions annoncées par Shein se sont révélées ne pas être de véritables réductions, et 11 % étaient en réalité des hausses de prix [44] ✓ Fait établi.
On défend parfois le modèle du test et du réassort comme moins générateur de gaspillage que la mode traditionnelle, puisque les petites séries limitent le nombre d’invendus détruits en fin de saison. L’argument n’est pas futile : la surproduction est un coût bien réel de la distribution fondée sur la prévision, et l’Union européenne a interdit aux grandes entreprises de détruire leurs vêtements invendus à compter du 19 juillet 2026, précisément parce que cette pratique était répandue [45] ✓ Fait établi. Mais ce qui réduit le gaspillage par modèle ne le réduit pas au total si le nombre de modèles, d’achats et de colis augmente beaucoup plus vite. Les émissions de Shein ont presque doublé entre 2022 et 2023, passant de 9,17 à 16,68 millions de tonnes d’équivalent CO2 [46] ✓ Fait établi. L’efficacité par article et la croissance du nombre d’articles relèvent de deux comptabilités distinctes, et la seconde l’a emporté sur la première.
Le poste du travail
Qui coud un vêtement vendu moins cher qu’un sandwich
Treize ans après l’effondrement du Rana Plaza, qui a fait au moins 1 134 morts, le salaire minimum d’une ouvrière bangladaise de l’habillement s’élève à 12 500 takas par mois — environ 113 dollars [47] [2]. La sécurité s’est améliorée de façon mesurable ; les salaires et la durée du travail, pour l’essentiel, non ✓ Fait établi.
Le 24 avril 2013, l’immeuble du Rana Plaza, à Savar, dans la banlieue de Dacca, s’est effondré alors qu’il abritait cinq usines de confection. Le bilan est donné selon les sources à 1 131, 1 134 ou 1 138 morts, en fonction des décès survenus ultérieurement et des méthodes de décompte, et plus de 2 500 personnes ont été blessées [47] ✓ Fait établi. Des fissures avaient été repérées dans le bâtiment la veille ; selon la Clean Clothes Campaign (Collectif Éthique sur l’étiquette en France), les ouvrières et ouvriers ont reçu l’ordre de reprendre le travail le lendemain matin sous peine de perdre leur salaire, et au moins 29 marques mondiales s’approvisionnaient auprès de ces usines [47] ✓ Fait établi. La catastrophe faisait suite à l’incendie de l’usine Tazreen, en novembre 2012, qui avait tué au moins 112 personnes [47]. Ensemble, ces deux drames ont produit la réforme la plus lourde de conséquences de l’histoire moderne du secteur : un accord de sécurité juridiquement contraignant entre les marques et les syndicats.
Cet accord, l’Accord, devenu depuis l’International Accord, a produit des résultats tangibles. En avril 2026, il avait supervisé des travaux de mise en sécurité dans plus de 2 000 usines au Bangladesh, et quelque 300 marques l’avaient signé [48] ✓ Fait établi. Il reste cependant inachevé. L’Accord reconnaît lui-même que des centaines d’usines présentent encore des dangers non corrigés, et un incendie survenu récemment à Mirpur a tué au moins 16 personnes derrière des issues verrouillées [48] ✓ Fait établi. L’accord relatif au Bangladesh court jusqu’au 31 décembre 2026, et son renouvellement est en cours de négociation au moment où paraît ce rapport [48]. La leçon du Rana Plaza est donc à double tranchant. Des obligations contraignantes et exécutoires imposées aux acheteurs peuvent changer les conditions dans les ateliers ; les codes de conduite volontaires, qui existaient avant l’effondrement et n’ont pas su l’empêcher, en sont incapables.
Les salaires racontent une histoire plus lente. Le Bangladesh a porté le salaire minimum de l’habillement de 8 000 à 12 500 takas à compter du 1er décembre 2023, première hausse depuis 2018, au terme de plusieurs semaines de manifestations au cours desquelles au moins deux ouvriers ont été tués [2] ✓ Fait établi. Les syndicats réclamaient 23 000 takas. L’estimation 2025 de la Global Living Wage Coalition pour le Bangladesh urbain s’établit à 30 459 takas, soit environ 248 dollars par mois, ce qui signifie que le minimum légal couvre à peu près 41 % d’un salaire décent [3] ✓ Fait établi. Kalpona Akter, présidente de la Bangladesh Garment and Industrial Workers Federation, a jugé l’accord salarial « très frustrant » [2]. L’inflation atteignait alors 9,5 %, si bien que la valeur réelle de la hausse s’est érodée depuis [2] ◈ Preuves solides.
- Bangladesh : un minimum de 12 500 takas (environ 113 dollars), face à un salaire décent de 30 459 takas (environ 248 dollars) à Dacca [2] [3] ✓ Fait établi.
- Cambodge : un minimum de 210 dollars par mois dans l’habillement depuis le 1er janvier 2026 [49] ✓ Fait établi.
- Vietnam : un minimum de 5,31 millions de dongs (environ 202 dollars) dans la région 1 depuis le 1er janvier 2026 [50] ✓ Fait établi.
- Sri Lanka : un minimum national relevé de 40 % en mars 2024, à 17 500 roupies srilankaises, auxquelles s’ajoute une indemnité [51] ✓ Fait établi.
- Éthiopie : un salaire de base d’environ 26 dollars par mois dans le parc industriel de Hawassa, pour un salaire décent estimé à quelque 110 dollars [19] ◈ Preuves solides.
Les plateformes ultra-rapides ajoutent un autre problème social : la durée du travail. En 2021, l’organisation suisse Public Eye a visité 17 des quelque 1 000 fournisseurs de Shein regroupés à Canton et y a constaté des semaines de 75 heures, des journées de 11 à 12 heures et un seul jour de repos par mois, le tout payé à la pièce [27] ✓ Fait établi. Une enquête de Channel 4 diffusée en octobre 2022 a filmé, dans deux usines, des journées de travail allant jusqu’à 18 heures, pour une rémunération de 0,27 yuan par vêtement [52] ◈ Preuves solides. Shein a reconnu des manquements et promis des améliorations. Lorsque Public Eye est revenue en 2023 et a interrogé 13 travailleurs sur six sites, elle a de nouveau relevé des semaines de plus de 75 heures — alors que le code de conduite de Shein plafonne la durée hebdomadaire à 60 heures et que le droit chinois fixe une limite de 40 heures, plus 36 heures supplémentaires par mois [53] ✓ Fait établi. Un ouvrier a confié aux enquêteurs qu’il n’avait plus les moyens de prendre un jour de congé [53].
Le modèle ultra-rapide transfère le risque de la marque vers l’atelier. Les commandes arrivent chaque jour en petites séries, sans garantie de volume pour la suite, et sont payées à la pièce [27] [52]. Un fournisseur qui veut obtenir la commande suivante doit absorber les pics d’activité, et le moyen le moins coûteux d’y parvenir consiste à exiger des travailleurs une flexibilité non rémunérée. Les audits de Shein et les constats répétés de semaines de 75 heures offrent deux points de vue sur une même pression structurelle [53] [54].
Shein a lui-même rendu publics certains de ces problèmes. Son rapport de durabilité 2023 recensait deux cas de travail des enfants, concernant des travailleurs âgés de 15 ans et 9 mois et de 15 ans et 11 mois, et indiquait la suspension des commandes passées aux fournisseurs en cause [55] ✓ Fait établi. Son rapport 2024 faisait état de deux nouveaux cas, à l’issue d’environ 4 300 audits portant sur quelque 317 000 travailleurs [54] ✓ Fait établi. La transparence vaut mieux que le silence, et rares sont les concurrents à publier des chiffres comparables. Mais il s’agit d’audits menés par l’entreprise elle-même, et le nombre de fournisseurs — environ 5 000 fabricants extérieurs en 2024 — rend leur couverture difficile à vérifier de manière indépendante [53] ◈ Preuves solides.
Pour une entreprise qui vend pour un milliard de livres aux consommateurs britanniques et qui cherche à s’introduire à la Bourse de Londres, la commission a été franchement consternée par l’absence d’éléments probants que vous nous avez fournis.
— Liam Byrne, député, président de la commission des affaires et du commerce de la Chambre des communes, janvier 2025Le travail forcé est le poste du bilan le plus difficile à auditer. Le Xinjiang compte parmi les plus grandes régions cotonnières de la planète, et les États-Unis présument depuis juin 2022, en vertu de l’Uyghur Forced Labor Prevention Act, que les marchandises qui y sont fabriquées le sont au moyen de travail forcé [56] ✓ Fait établi. Des analyses isotopiques en laboratoire commandées par Bloomberg en 2022 ont établi un lien entre des vêtements Shein expédiés aux États-Unis et du coton du Xinjiang, et Shein a ensuite reconnu auprès de CNBC qu’une partie du coton testé provenait de cette région [57] ◈ Preuves solides. En janvier 2025, la directrice juridique de Shein pour l’Europe a refusé d’indiquer à une commission parlementaire britannique si ses produits contenaient du coton du Xinjiang [58] ✓ Fait établi. Les contrôles restent maigres : en 2022, les États-Unis ont importé pour 185 milliards de dollars de vêtements, de textiles et de chaussures, alors que seuls 35 millions de dollars environ de marchandises ont été retenus en application de la loi [56] ✓ Fait établi. L’Ouzbékistan montre pourtant que la pression peut porter ses fruits : l’Organisation internationale du travail (OIT) a déclaré sa récolte de coton 2021 exempte de travail forcé systémique, après une décennie de boycott [59] ✓ Fait établi.
Les pays consommateurs ne sont pas épargnés. Pendant les confinements de 2020, des enquêteurs ont signalé des salaires de 3,50 livres de l’heure à peine dans des ateliers de confection de Leicester qui fournissaient des distributeurs britanniques en ligne, alors que le minimum légal était de 8,72 livres [60] ◈ Preuves solides. Aux États-Unis, la Garment Worker Protection Act californienne de 2021 a interdit la rémunération à la pièce à partir de janvier 2022 et rendu les marques donneuses d’ordres solidairement responsables des salaires impayés [61] ✓ Fait établi. La pandémie a également montré comment le risque descend le long de la chaîne : les marques ont annulé début 2020 quelque 40 milliards de dollars de commandes, en grande partie déjà produites, et la Clean Clothes Campaign a estimé que les travailleurs avaient perdu jusqu’à 11,85 milliards de dollars de salaires et d’indemnités de licenciement au cours de l’année suivante [62] [63] ◈ Preuves solides. Environ 22 milliards de dollars ont finalement été récupérés à la suite de campagnes publiques [62].
Reste à comprendre pourquoi l’écart perdure alors que le remède est connu. Les marques achètent auprès de milliers de fournisseurs dans le cadre de contrats de courte durée, et un fournisseur qui augmente seul les salaires perd la commande au profit d’un concurrent qui s’en abstient. Le problème relève de l’action collective bien plus que des choix d’une usine isolée. Le Rana Plaza a montré que ce verrou peut sauter grâce à des accords contraignants qui obligent les acheteurs à payer pour les conditions qu’ils exigent — les inspections et rénovations menées par l’Accord dans plus de 2 000 usines ont été financées et imposées exactement de cette manière [48] [47] ◈ Preuves solides. La règle californienne de responsabilité solidaire applique la même logique aux salaires, à l’échelle d’un seul État américain [61] ✓ Fait établi. Il n’existe encore aucun mécanisme contraignant équivalent pour les salaires ou la durée du travail dans les principaux pays exportateurs, et le modèle ultra-rapide, avec ses commandes quotidiennes et sa base de fournisseurs mouvante, rend sa construction plus difficile encore.
Eau, carbone et produits chimiques
Le bilan environnemental, débarrassé de ses mythes
Les estimations crédibles de l’empreinte climatique de la mode vont d’environ 2 % à 8 % des émissions mondiales, et les émissions du secteur ont augmenté de 7,5 % en 2023 [4] [5]. La tendance est plus claire que le niveau : la production croît plus vite que toute décarbonation ◈ Preuves solides.
Commençons par ce qui peut être affirmé avec certitude. L’Apparel Impact Institute a évalué les émissions de l’habillement à 944 millions de tonnes d’équivalent CO2 en 2023, soit près de 2 % du total mondial, en hausse de 7,5 % sur un an et pour la première fois depuis le début de son suivi en 2019 — une hausse tirée, selon lui, par la surproduction, mode ultra-éphémère comprise, et par le polyester vierge [4] ✓ Fait établi. McKinsey et la Global Fashion Agenda estimaient ces émissions à environ 2,1 milliards de tonnes en 2018, soit près de 4 %, dont environ 70 % en amont, lors de la production et de la transformation des matières [20] ✓ Fait établi. Quantis, qui additionne habillement et chaussures, parvenait à environ 8 % [5] ◈ Preuves solides. L’écart tient au périmètre et à la méthode, non à une erreur, et les trois sources s’accordent à situer l’essentiel de l’impact dans les usines et la production de fibres en Asie, non dans les boutiques ni dans les placards des acheteurs.
La mode ultra-éphémère apparaît nettement dans les données des entreprises. Les émissions déclarées par Shein sont passées de 9,17 millions de tonnes d’équivalent CO2 en 2022 à 16,68 millions de tonnes en 2023 [46] ✓ Fait établi. En 2024, ses seules émissions liées au transport ont atteint 8,52 millions de tonnes, en hausse de 13,7 %, soit plus du triple des 2,61 millions de tonnes déclarées par Inditex, propriétaire de Zara [28] ✓ Fait établi. La raison en est le fret aérien : Shein expédie principalement par avion à des clients répartis sur plus de 150 marchés [64] ◈ Preuves solides. Les comptes rendus de son rapport de durabilité 2024 évaluaient les émissions totales à 26,2 millions de tonnes, en hausse de 23,1 %, même si les différentes sources n’agrègent pas les périmètres de la même façon [65] ⚖ Contesté. Shein dispose d’un objectif de réduction validé par la Science Based Targets initiative, qui vise à réduire de 25 % ses émissions de scope 3 d’ici à 2030 par rapport à 2023 [28]. Son président exécutif, Donald Tang, a reconnu auprès de Reuters que l’entreprise n’avançait pas encore assez vite [28].
L’eau est le poste du bilan le plus mal rapporté. Le chiffre selon lequel il faudrait 2 700 litres pour fabriquer un tee-shirt en coton provient d’une campagne du Fonds mondial pour la nature (WWF) fondée sur des moyennes d’empreinte eau d’environ 11 000 litres par kilogramme de textile de coton fini [25] ◈ Preuves solides. Cette empreinte se compose pour environ 45 % d’eau d’irrigation, pour 41 % d’eau de pluie évaporée dans les champs et pour 14 % d’un volume théorique nécessaire à la dilution de la pollution [25]. Les spécialistes du coton estiment qu’aucune moyenne mondiale n’a de sens, tant les conditions de production varient, des cultures pluviales à l’irrigation en plein désert, et les estimations par tee-shirt s’échelonnent de 2 000 à 20 000 litres [26] ◈ Preuves solides. Une estimation citée par les Nations unies chiffre la consommation d’eau totale du secteur à 93 milliards de mètres cubes par an [21], et une revue de la littérature publiée en 2020 dans Nature Reviews Earth and Environment à 79 000 milliards de litres [6] ◈ Preuves solides.
Lorsque le coton est irrigué dans des régions arides, les conséquences peuvent être catastrophiques, et la mer d’Aral en demeure l’exemple emblématique. Selon les Nations unies, la crise a commencé en 1959, lorsque l’Union soviétique a désigné l’Asie centrale comme son fournisseur de coton ; en 1980, les quotas de production de la région atteignaient 9 millions de tonnes, et le détournement de l’Amou-Daria et du Syr-Daria pour les irriguer a fait rétrécir ce qui était alors le quatrième plus grand lac du monde [66] ✓ Fait établi. La leçon pour l’action publique est que l’impact sur l’eau est local. Un litre de pluie tombé sur un champ du Texas et un litre pompé dans un aquifère surexploité d’Asie centrale ne sont pas équivalents, et les moyennes mondiales masquent précisément les lieux où le coton fait le plus de dégâts [26] ◈ Preuves solides.
La pollution liée à la teinture et à l’ennoblissement est mieux documentée à l’échelle locale qu’à l’échelle mondiale. L’affirmation largement reprise selon laquelle la teinture textile serait responsable de 20 % de la pollution industrielle de l’eau est attribuée à la Banque mondiale et figure sans source dans des communications des Nations unies [21], mais aucune étude de la Banque mondiale qui l’étayerait n’a jamais été publiée ⚖ Contesté. Les données locales sont plus claires. Le département de l’environnement du Bangladesh indique que les rivières des environs de Dacca ne respectent pas les normes nationales de qualité de l’eau, les effluents industriels — provenant pour l’essentiel du traitement des textiles et du cuir — figurant parmi les principales causes, et que plusieurs cours d’eau présentent des concentrations de métaux lourds à des niveaux critiques [16] ◈ Preuves solides. Beaucoup d’usines disposent sur le papier de stations de traitement des effluents, mais leur fonctionnement coûte de l’argent, et la tentation de les arrêter est la plus forte lorsque les marges sont les plus minces [16].
Greenpeace Allemagne a constaté en 2022 que 7 des 47 produits Shein testés dépassaient les limites chimiques fixées par l’Union européenne [67]. Un nouveau test réalisé en 2025 a relevé 18 articles sur 56 au-delà des limites, dont une veste contenant des PFAS à un niveau 3 269 fois supérieur au seuil autorisé [68]. En 2024, les autorités de la ville de Séoul ont trouvé dans une paire de chaussures Shein pour enfants des phtalates à un niveau 428 fois supérieur au seuil autorisé [69]. Les échantillons sont réduits, mais le schéma se répète d’un laboratoire, d’un pays et d’une année à l’autre.
Les produits chimiques constituent le poste le plus récent du bilan et, pour les acheteurs, le plus intime. Des substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), utilisées pour rendre les tissus imperméables et antitaches, ont été détectées dans 46 des 72 échantillons de vêtements provenant de 13 pays analysés par le réseau IPEN en 2023, y compris dans des articles pour enfants, alors même que 21 vestes imperméables de la même étude en étaient dépourvues [70] ✓ Fait établi. Le médecin environnementaliste Hans-Peter Hutter, commentant les résultats de Greenpeace en 2025, a rappelé que les PFAS peuvent affaiblir le système immunitaire et perturber le métabolisme et l’équilibre hormonal ; l’Union européenne restreint d’ailleurs les PFAS comme les phtalates dans le cadre de son règlement REACH sur les substances chimiques [68] ◈ Preuves solides. Une faille juridique permet au problème de perdurer : lorsqu’une plateforme expédie directement de Chine à un acheteur européen, c’est ce dernier qui est considéré comme l’importateur, de sorte que les obligations qui s’imposeraient à un distributeur européen ne pèsent sur personne qui soit en mesure de les respecter [68] ◈ Preuves solides.
- Émissions : environ 70 % sont générées en amont, lors de la production des fibres, de la préparation des fils, de la teinture et de l’ennoblissement [20] ✓ Fait établi.
- Fibres : le polyester représente à lui seul quelque 78 millions de tonnes par an, dont 88 % de polyester vierge d’origine fossile [1] [11] ✓ Fait établi.
- Transport : les émissions liées au transport de Shein ont dépassé 8,5 millions de tonnes en 2024, sous l’effet du fret aérien [28] [64] ✓ Fait établi.
- Produits chimiques : des PFAS dans 64 % des échantillons de vêtements analysés par IPEN dans 13 pays [70] ✓ Fait établi.
Débarrassé de ses mythes, le bilan environnemental demeure lourd. La mode n’est pas la deuxième industrie la plus polluante de la planète, et sa part des émissions se situe plus près de 2 à 4 % que des 10 % souvent avancés [24] [4] [20] ◈ Preuves solides. Mais le secteur s’était engagé en 2018, au travers de la Charte de l’industrie de la mode pour l’action climatique des Nations unies, à réduire fortement ses émissions d’ici à 2030 [71], et ces émissions repartaient à la hausse en 2023 [4] ✓ Fait établi. La directrice exécutive du PNUE, Inger Andersen, avertissait en mars 2025 que la mode non durable aggrave « la triple crise planétaire du changement climatique, de la perte de nature, de terres et de biodiversité, et de la pollution et des déchets » [7]. L’écart entre les engagements et la trajectoire réelle constitue le fait environnemental le plus important de cette section.
Où finissent les vêtements
Décharges, dépotoirs du désert et commerce mondial de la fripe
L’Union européenne a produit 6,94 millions de tonnes de déchets textiles en 2022, et 85 % des déchets textiles ménagers n’ont jamais fait l’objet d’une collecte séparée [13]. Une grande partie de ce qui est collecté est exportée, et une part importante arrive à destination sous forme de déchets ✓ Fait établi.
La fin de vie d’un vêtement est la partie la moins visible du bilan, et celle que l’on présente le plus souvent à tort comme du recyclage. Moins de 1 % des matières utilisées pour fabriquer des vêtements est recyclé en nouveaux vêtements, selon la Fondation Ellen MacArthur [10] ✓ Fait établi. Dans l’Union européenne, les déchets textiles ont atteint 6,94 millions de tonnes en 2022, soit 16 kilogrammes par personne ; seuls 15 % des déchets textiles ménagers ont été collectés séparément, le reste finissant dans les ordures ménagères résiduelles, et la part incinérée est passée de 10 % en 2010 à 14 % en 2022 [13] ✓ Fait établi. Aux États-Unis, les dernières données de l’Agence de protection de l’environnement (EPA) font état de 17,03 millions de tonnes courtes de textiles jetées en 2018, contre 1,76 million en 1960, dont 11,3 millions ont été mises en décharge et 14,7 % recyclées [72] ✓ Fait établi.
Collecter ne signifie pas réemployer. L’Union européenne a exporté 1,4 million de tonnes de textiles usagés en 2023, près de trois fois les 550 000 tonnes exportées en 2000 [13] ✓ Fait établi. Les centres de tri européens prélèvent la faible part qui peut être revendue avec profit sur place, et le reste est mis en balles et expédié à des négociants d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. À mesure que la qualité des vêtements baissait et que les volumes augmentaient, l’économie de ce système s’est dégradée. Au Royaume-Uni, la valeur des matières récupérées dans les conteneurs de collecte textile est tombée de 406 livres la tonne en 2013 à 172,5 livres en 2023, selon l’organisme WRAP [73] ✓ Fait établi. Alan Wheeler, de la Textile Recycling Association, a déclaré au WRAP que « la qualité de la mode décline et que la masse des produits textiles mis sur le marché augmente » [73].
Le marché de Kantamanto, à Accra, au Ghana, est la destination la mieux étudiée au monde. Quelque 15 millions de vêtements d’occasion y arrivent chaque semaine ; l’Or Foundation, qui travaille avec les commerçants du marché, estime qu’environ 40 % en repartent sous forme de déchets, et Greenpeace Afrique indiquait en 2024 que près de la moitié sont invendables [74] [17] ◈ Preuves solides. Jusqu’à un demi-million d’articles par semaine finissent dans des terrains vagues ou des décharges sauvages [17]. Greenpeace a trouvé des fibres synthétiques dans 89 % des 164 vêtements prélevés sur trois décharges d’Accra et détecté du benzène, un cancérogène, dans l’air de blanchisseries qui brûlent des vêtements jetés en guise de combustible [17] ✓ Fait établi. En janvier 2025, un incendie a ravagé Kantamanto, touchant environ 8 000 commerçants [75] ✓ Fait établi. Hellen Dena, de Greenpeace Afrique, a qualifié ces constats d’« exemple flagrant d’injustice environnementale imposée sans scrupule par les pays du Nord » [17].
Le Kenya reçoit un flux comparable. La Changing Markets Foundation estimait en 2023 que plus de 900 millions d’articles d’occasion étaient arrivés au Kenya en 2021, et que plus d’un sur trois contenait du plastique et était d’une qualité si médiocre qu’il devenait un déchet dès son arrivée ; l’Union européenne en expédiait à elle seule environ 37 millions par an [76] ◈ Preuves solides. Ce même commerce fait vivre quelque deux millions de Kényans [76] ✓ Fait établi. Cette tension explique pourquoi les exportations de fripe sont si difficiles à réguler. Lorsque la Communauté d’Afrique de l’Est a proposé en 2016 d’éliminer progressivement les importations de vêtements usagés, tous ses membres à l’exception du Rwanda ont fait marche arrière après que les États-Unis eurent menacé leurs préférences commerciales, et en 2025, le représentant américain au commerce a de nouveau désigné la politique kényane en matière de fripe comme une entrave aux échanges [77] ✓ Fait établi.
Au Chili, les déchets sont visibles depuis l’espace. Environ 59 000 tonnes de vêtements usagés et invendus arrivent chaque année par la zone franche d’Iquique, et l’AFP rapportait en 2021 qu’au moins 39 000 tonnes finissent dans des décharges du désert d’Atacama, près d’Alto Hospicio, parce que les décharges municipales refusent les matières non biodégradables [18] ✓ Fait établi. En septembre 2025, un tribunal environnemental a jugé l’État chilien responsable des dommages et lui a ordonné d’élaborer un plan de remise en état ; l’État a fait appel, et la décision n’était pas définitive au moment où ces lignes étaient écrites [78] ◈ Preuves solides. L’affaire de l’Atacama constitue à ce jour la reconnaissance juridique la plus nette de ce que l’aval de la filière de la mode impose des coûts que quelqu’un doit bien payer.
On présente souvent le commerce des vêtements d’occasion comme du réemploi, mais les constats faits à Accra, à Mombasa et dans l’Atacama montrent qu’une large part en est constituée de déchets exportés sous un autre nom [17] [76] [18]. Parce que ces envois relèvent juridiquement des biens d’occasion et non des déchets, ils échappent aux contrôles applicables aux exportations de déchets. Celles et ceux qui trient, brûlent ou enfouissent les surplus sont les derniers travailleurs de la chaîne, et les moins bien rémunérés.
Les modes de consommation diffèrent fortement d’un pays à l’autre parmi ceux qui alimentent ce flux, même si les données ne sont pas directement comparables. Les chiffres ci-dessous mêlent kilogrammes et nombres d’articles et portent sur des années différentes ; il convient donc de les lire comme des ordres de grandeur plutôt que comme un classement.
- Union européenne : 19 kg de textiles achetés par personne en 2022 et 16 kg de déchets textiles par personne [13] ✓ Fait établi.
- France : 3,5 milliards de pièces textiles neuves vendues en 2024, soit 42 vêtements neufs par habitant [14] ✓ Fait établi.
- Royaume-Uni : 1,42 million de tonnes de textiles achetés en 2022 et 711 000 tonnes envoyées dans les ordures résiduelles, dont 84 % ont été incinérées [73] ✓ Fait établi.
- Japon : 770 000 tonnes de vêtements achetés par les ménages en 2024 et 480 000 tonnes jetées ; 98 % des vêtements mis sur le marché sont importés [15] [79] ✓ Fait établi.
- Allemagne : environ 60 vêtements neufs achetés par personne et par an, dont 18 % ne sont portés que deux fois, selon une enquête de Greenpeace [80] ◈ Preuves solides.
- Chine : environ 22 millions de tonnes de déchets textiles en 2020, dont quelque 20 % recyclés [81] ◈ Preuves solides.
Le Japon illustre combien la réduction est difficile, même pour un gouvernement qui s’est fixé un objectif. Son ministère de l’environnement estime qu’environ 3,5 milliards de vêtements sont mis sur le marché chaque année et que l’équivalent de quelque 130 gros camions de vêtements est incinéré ou mis en décharge chaque jour [79] ✓ Fait établi. Le gouvernement entend réduire de 25 % les déchets vestimentaires des ménages d’ici à l’exercice 2030 par rapport à 2020, mais les progrès restaient inférieurs à 2 % en 2024, et un plan d’action a été commandé en janvier 2026 [15] ✓ Fait établi. La Chine, premier producteur mondial, s’est fixé en 2022 l’objectif de recycler 25 % de ses déchets textiles d’ici à 2025 et 30 % d’ici à 2030 [81] ◈ Preuves solides ; aucun résultat vérifié pour 2025 n’a encore été publié.
Le tournant réglementaire
La France, l’Union européenne et la Californie commencent à chiffrer le bilan
Le 30 juin 2026, la France a définitivement adopté la première loi au monde visant spécifiquement la mode ultra-éphémère, et depuis le 1er septembre, les plateformes acquittent des pénalités par article [82] [32]. L’Union européenne, les États-Unis et la Californie avancent en parallèle, avec des instruments différents ✓ Fait établi.
Pendant la plus grande partie de l’histoire de la mode, la réglementation n’a touché le secteur qu’à ses marges — la sécurité des usines dans les pays producteurs, les limites chimiques dans les pays consommateurs. Les choses ont changé entre 2024 et 2026. La loi française contre la mode éphémère a été adoptée par le Sénat le 10 juin 2025 par 337 voix contre 1 [83], puis définitivement votée par le Parlement le 30 juin 2026, après plus de deux ans de débats [82] ✓ Fait établi. Depuis le 1er septembre 2026, les plateformes ultra-rapides acquittent des pénalités allant de 0,25 euro pour une paire de chaussettes à 12 euros pour un manteau, plafonnées à 50 % du prix hors taxes et perçues par Refashion, l’éco-organisme français de la filière textile [32] ✓ Fait établi. La loi interdit également toute publicité, y compris par l’intermédiaire d’influenceurs, aux plateformes concernées et les oblige à afficher des messages incitant à la réparation et au réemploi [84] ✓ Fait établi.
La loi française est délibérément restreinte. Son champ d’application a été réduit au cours de la navette parlementaire, de l’ensemble de la mode éphémère aux seules plateformes ultra-rapides, ce qui laisse de côté Zara, H&M et les marques françaises [84] [82] ✓ Fait établi. Ce choix lui vaut deux types d’attaques. Shein soutient que ses dispositions contreviennent aux règles européennes sur les services numériques et le commerce électronique, et la Commission européenne s’est interrogée sur la compatibilité de l’interdiction de publicité et des dispositions relatives aux colis avec le droit de l’Union [82] [85] ◈ Preuves solides. Le ministère chinois du commerce a qualifié la loi de « discriminatoire » et d’« entrave aux échanges » [32]. Le gouvernement français la présente autrement. Serge Papin, ministre des petites et moyennes entreprises, a affirmé que l’enjeu ne se limitait pas au vêtement, mais touchait au modèle de société que la France entendait défendre [82]. Les montants rapportés pour le barème des pénalités après 2030 varient entre 10 et 20 euros par article, et les décrets d’application trancheront la question ⚖ Contesté.
L’approche de l’Union européenne est plus large et plus lente. Les États membres sont tenus de collecter séparément les textiles depuis le 1er janvier 2025, et la directive-cadre révisée relative aux déchets, en vigueur depuis le 17 octobre 2025, oblige chacun d’eux à mettre en place, dans un délai de trente mois, des filières de responsabilité élargie du producteur (REP) pour les textiles, couvrant tous les producteurs qui vendent dans l’Union, y compris les vendeurs en ligne établis hors de l’Union [88] ✓ Fait établi. Les éco-contributions doivent être modulées en fonction de la durabilité, ce qui, en principe, récompense les vêtements qui durent [88]. En vertu du règlement sur l’écoconception des produits durables, les grandes entreprises ne peuvent plus détruire leurs vêtements et chaussures invendus depuis le 19 juillet 2026, et les entreprises de taille moyenne suivront en 2030 [45] ✓ Fait établi. Un passeport numérique des produits textiles n’est pas attendu avant 2028 [89] ◈ Preuves solides.
Le droit de la consommation et celui des plateformes accomplissent ce que le droit de l’environnement n’a pas su faire. En juillet 2025, l’autorité française chargée de la concurrence et de la protection des consommateurs, la DGCCRF, a infligé à Shein une amende de 40 millions d’euros après avoir établi que 57 % des promotions qu’il affichait n’étaient pas de véritables réductions [44] ✓ Fait établi, et une nouvelle amende de 22,5 millions d’euros a suivi en juin 2026 [40]. En mai 2025, le réseau européen des autorités de protection des consommateurs, sous la conduite de la Belgique, de la France, de l’Irlande et des Pays-Bas, a relevé sur le site de Shein de fausses remises, de faux délais et des allégations environnementales trompeuses [90] ✓ Fait établi. Patrick Kenny, de la Competition and Consumer Protection Commission irlandaise, a déclaré que les consommateurs devaient pouvoir faire leurs achats sans subir la pression de faux délais ou de fausses remises [90]. La conclusion préliminaire de la Commission contre Temu au titre du règlement sur les services numériques (DSA) a suivi en juillet [43] ✓ Fait établi.
Les États-Unis ont agi principalement par la politique commerciale plutôt que par la politique environnementale. La suppression de l’exemption de minimis en 2025 a davantage freiné la mode ultra-éphémère sur le marché américain que toute autre mesure, comme le reconnaît le document déposé par Shein lui-même [29] [37] ✓ Fait établi. À l’échelon des États, la loi californienne SB 707, promulguée en septembre 2024, a créé la première filière REP textile du pays : les producteurs sont tenus d’adhérer à un éco-organisme agréé à partir de juillet 2026, et des sanctions s’appliqueront d’ici à 2030 [87] ✓ Fait établi. Le projet de loi new-yorkais Fashion Sustainability and Social Accountability Act, qui obligerait les grandes marques à cartographier leurs chaînes d’approvisionnement, a été déposé à plusieurs reprises depuis 2022 sans jamais être adopté [91] ✓ Fait établi. Le Royaume-Uni, en octobre 2026, ne dispose toujours d’aucune filière REP pour les textiles [92] ✓ Fait établi.
| Instrument d’action publique | Risque d’inefficacité | Appréciation |
|---|---|---|
| Engagements volontaires des marques | Les émissions du secteur ont augmenté de 7,5 % en 2023, malgré les engagements pris en 2018 dans le cadre de la charte des Nations unies [4] [71]. Faute de contrainte, les engagements n’ont pas infléchi la courbe. | |
| Responsabilité élargie du producteur | La REP finance la collecte et le tri, mais des éco-contributions trop faibles financeront l’exportation de déchets plutôt que la réduction des volumes [88] [13]. | |
| Pénalités visant les plateformes | La loi française atteint Shein et Temu, mais pas la mode éphémère traditionnelle, et sa compatibilité avec le droit de l’Union est contestée [82] [85]. | |
| Droits de douane et taxes sur les colis | L’instrument le plus rapide à ce jour, mais une mesure commerciale qui ne s’attaque directement ni au travail, ni aux produits chimiques, ni aux déchets [34] [41]. | |
| Contrôle des allégations environnementales | Les contrôles ont abouti à des engagements et à des suspensions d’étiquettes plutôt qu’à de lourdes sanctions, et les actions en justice ont échoué aux États-Unis [93] [94]. |
Le tableau des risques fait apparaître une constante. Les instruments qui ont rapidement modifié le comportement des entreprises — droits de douane, Accord, amendes fondées sur le droit de la consommation — attachent un coût à un acte précis d’une entreprise précise. Les instruments qui promettent un changement systémique — engagements, labels, objectifs de recyclage — n’ont jusqu’ici guère changé les choses. La REP servira de test : il s’agit de savoir si la seconde catégorie peut fonctionner comme la première. Si les éco-contributions françaises et européennes sont suffisamment élevées et assez fortement modulées selon la durabilité, elles modifieront les choix de conception ; si elles sont fixées au niveau d’une simple redevance administrative, elles financeront la collecte tandis que les volumes continueront d’augmenter [88] [32] ◈ Preuves solides.
Les solutions dites durables
Ce que disent les données sur les fibres recyclées, la revente, la location et les labels verts
98 % du polyester recyclé provient de bouteilles en plastique et non de vieux vêtements, et la part du polyester recyclé sur le marché est tombée à 12 % en 2024 [1]. Les solutions présentées comme durables vont du réellement utile au largement cosmétique ◈ Preuves solides.
La solution de rechange la plus mise en avant est le polyester recyclé, et les données qui la concernent ne sont guère flatteuses. Selon Textile Exchange, le volume de polyester recyclé est passé de 8,9 à 9,3 millions de tonnes entre 2023 et 2024, mais sa part dans l’ensemble du polyester a reculé de 12,5 % à 12 %, parce que le polyester vierge a progressé plus vite [1] ✓ Fait établi. En outre, 98 % du polyester recyclé est fabriqué à partir de bouteilles en PET, et non de textiles, et le recyclage des textiles, avant comme après consommation, représente moins de 1 % du marché des fibres [1] ✓ Fait établi. Transformer une bouteille en chemise la détourne d’une boucle bouteille-à-bouteille qui peut se répéter pour en faire un vêtement qui ne sera presque certainement plus jamais recyclé. Le contenu recyclé s’apparente donc davantage à un détour sans retour pour le plastique qu’à une économie circulaire du vêtement.
Le recyclage de textile à textile, technologie qui permettrait de boucler la boucle, peine à trouver son modèle économique. Renewcell, l’entreprise suédoise qui avait ouvert en 2022 la première usine à l’échelle commerciale capable de transformer du coton usagé en pâte neuve, s’est déclarée en faillite en février 2024, faute d’avoir trouvé suffisamment d’acheteurs pour sa production ; ses actifs ont ensuite été rachetés et relancés sous le nom de Circulose [95] ✓ Fait établi. Les obstacles sont bien identifiés : des fibres mélangées impossibles à séparer à faible coût, des teintures et des apprêts qui contaminent la matière première, et un écart de prix avec le polyester vierge que la mode ultra-éphémère a tout intérêt à préserver. Shein indique que 12,1 % du polyester recyclé dont il s’approvisionne directement provient du recyclage de textile à textile, un chiffre significatif, mais qui ne s’applique qu’à une faible fraction de sa production totale [65] ◈ Preuves solides.
Une enquête menée par Depop auprès de 3 759 de ses propres utilisateurs, selon une méthode du WRAP, a conclu que 64 % à 72 % des achats d’occasion remplaçaient un article neuf [96]. Une étude à comité de lecture portant sur 1 009 consommateurs américains, publiée en 2025 dans Scientific Reports, a au contraire établi que les dépenses en vêtements d’occasion et en vêtements neufs étaient positivement corrélées, avec un coefficient de 0,58, et que 40 % des répondants possédaient des vêtements qu’ils n’avaient jamais portés [97]. La première mesure une substitution déclarée ; la seconde, le comportement d’ensemble. Ni l’une ni l’autre ne tranche la question de la causalité.
La revente est la solution qui bénéficie de la plus forte dynamique commerciale. Le rapport 2026 de ThredUp, réalisé avec GlobalData, estime que les ventes de vêtements d’occasion aux États-Unis ont progressé de 19 % en 2025 et prévoit un marché mondial de la seconde main d’environ 393 milliards de dollars d’ici à 2030 [98] ◈ Preuves solides. Une analyse du cycle de vie des jeans publiée en 2021 dans Environmental Research Letters classait l’allongement de la durée d’usage comme l’option la moins dommageable et la revente en deuxième position, devant le recyclage [99] ✓ Fait établi. La difficulté tient à l’effet rebond. Si les acheteurs se servent de la revente pour faire tourner plus vite une garde-robe plus fournie — achetant davantage de vêtements neufs parce qu’ils peuvent les revendre —, l’effet net sur la production pourrait être faible, voire négatif [97] ⚖ Contesté. Les données sur cette question restent minces et proviennent en partie de plateformes qui ont intérêt à la réponse [96].
La location, présentée comme la rupture la plus radicale avec la propriété, obtient les plus mauvais résultats dans les analyses de cycle de vie. La même étude de 2021 a montré que la location peut présenter le potentiel de réchauffement global le plus élevé de tous les scénarios évalués, parce que chaque location ajoute du transport, de l’emballage et un nettoyage à sec dont un vêtement possédé n’a pas besoin [99] ✓ Fait établi. Ce constat ne condamne pas tous les modèles de location, mais il renverse l’intuition sur laquelle repose une bonne partie de leur marketing. Ce que les analyses de cycle de vie récompensent invariablement, c’est l’intervention la plus simple : porter ses vêtements plus longtemps. Le WRAP a estimé qu’allonger de neuf mois la vie active des vêtements réduirait de 20 à 30 % chacune de leurs empreintes carbone, déchets et eau [100] ◈ Preuves solides.
La solution n’est pas de fermer le commerce des vêtements d’occasion, mais de le réformer. Nous ne sortirons pas de ce problème par le seul recyclage.
— George Harding-Rolls, Changing Markets Foundation, février 2023Les labels verts se sont révélés le maillon le plus faible. La Changing Markets Foundation a passé en revue en 2021 plus de 4 000 produits de 12 marques et constaté que 59 % de leurs allégations environnementales enfreignaient les recommandations britanniques ou n’étaient pas étayées, dont 96 % de celles formulées par H&M ; la ligne Conscious de la marque contenait une proportion de fibres synthétiques plus élevée que sa collection principale, 72 % contre 61 % [101] ◈ Preuves solides. En 2022, l’autorité norvégienne de protection des consommateurs a jugé trompeuses les notes environnementales fondées sur le Higg Materials Sustainability Index, et ces notes ont été retirées de tous les supports destinés au public dans le monde [86] ✓ Fait établi. En mars 2024, la Competition and Markets Authority britannique a obtenu d’ASOS, de Boohoo et de George at Asda qu’ils s’engagent à clarifier leurs allégations environnementales, sans qu’aucune infraction ait été constatée [93] ✓ Fait établi. Aux États-Unis, les actions en justice visant le marketing de la ligne Conscious de H&M ont été rejetées ou retirées en 2023 [94] ✓ Fait établi.
Les arguments en faveur des solutions de marché
Une analyse du cycle de vie publiée en 2021 classe la revente comme l’option la moins dommageable après le simple fait de garder ses vêtements plus longtemps [99].
Les utilisateurs de Depop indiquent que 64 % à 72 % de leurs achats d’occasion ont remplacé un article neuf [96].
Les filières REP européenne et californienne créeront un marché financé pour la collecte et le tri [88] [87].
Les arguments en faveur de la réduction des volumes
Une étude de 2025 portant sur 1 009 consommateurs américains a mis en évidence une corrélation positive de 0,58 entre les deux [97].
98 % du polyester recyclé est issu de bouteilles en PET, et sa part de marché diminue [1].
Renewcell a fait faillite moins de deux ans après l’ouverture de sa première usine commerciale [95].
Les émissions de Shein ont presque doublé en un an, et celles de l’ensemble du secteur ont augmenté de 7,5 % en 2023 [46] [4].
Le Hot or Cool Institute estime qu’environ cinq vêtements neufs par personne et par an sont compatibles avec l’objectif de 1,5 °C [102].
L’estimation de sobriété du Hot or Cool Institute est le chiffre le plus dérangeant du débat. Son analyse de 2022 concluait qu’une moyenne d’environ cinq vêtements neufs par personne et par an est compatible avec une limitation du réchauffement à 1,5 °C, et que les consommateurs des pays du G7 devraient réduire d’environ 80 % leur consommation de mode [102] ◈ Preuves solides. Rapporté aux 42 vêtements neufs achetés par habitant en France en 2024 [14], l’écart n’est pas de ceux que les fibres recyclées ou les plateformes de revente peuvent combler à elles seules. Cela ne prive pas ces solutions de toute valeur ; cela signifie que leur utilité consiste à accompagner une réduction des volumes, et non à s’y substituer.
Les données permettent donc de classer clairement les solutions. Porter ses vêtements plus longtemps, les réparer et les transmettre localement sont les pratiques les mieux étayées [99] [100] ✓ Fait établi. La revente est bénéfique si elle remplace réellement des achats neufs et nuisible si elle accélère la rotation des garde-robes ; les données actuelles ne permettent pas encore de dire quel effet l’emporte [97] [96] ⚖ Contesté. Le polyester recyclé issu de bouteilles n’offre guère d’avantage circulaire, et le recyclage de textile à textile n’est pas encore solide sur le plan commercial [1] [95] ✓ Fait établi. La location et les labels verts présentent le bilan le plus médiocre de tous [99] [101] ◈ Preuves solides. Le prix n’est pas non plus un bon indicateur : une étude de l’université de Leeds publiée en 2023 a montré que le prix de vente d’un vêtement ne permettait pas de prédire sa durabilité [103] ◈ Preuves solides.
Ce que nous disent les données
Solder le bilan, c’est taxer le volume, non perfectionner le vêtement
Tous les indicateurs crédibles vont dans le même sens : la production physique du secteur croît plus vite que son efficacité ne s’améliore, et les coûts sont supportés au plus loin du point de vente [1] [4]. Les politiques qui ont fonctionné attachent un prix à un acte précis d’une entreprise précise ◈ Preuves solides.
La première conclusion est que le vrai coût des vêtements bon marché est réel, mesurable et, pour l’essentiel, extérieur au prix. Dans les principaux pays exportateurs, les travailleurs perçoivent légalement bien moins de la moitié d’un salaire décent [3] [19] ✓ Fait établi. Les émissions du secteur, selon l’estimation crédible la plus prudente, avoisinent le milliard de tonnes par an et continuent de croître [4] ✓ Fait établi. Plus de 92 millions de tonnes de textiles sont jetées chaque année, et moins de 1 % des matières vestimentaires est recyclé en nouveaux vêtements [7] [10] ✓ Fait établi. Des substances chimiques au-delà des limites légales continuent d’apparaître dans les tests indépendants de produits de la mode ultra-éphémère [68] [69] ◈ Preuves solides. Aucun de ces coûts n’est payé par l’acheteuse d’une robe à 10 dollars.
La deuxième conclusion est que la mode ultra-éphémère accélère un système existant plutôt qu’elle n’en crée un nouveau. Les tendances qu’elle a renforcées — hausse des volumes, baisse du taux d’utilisation, basculement vers les fibres synthétiques — étaient toutes visibles dès 2014 [10] [11] ✓ Fait établi. Ce que Shein et Temu ont apporté, c’est la vitesse, un assortiment piloté par les données et un modèle de distribution par colis directs qui, jusqu’en 2025, échappait aux droits de douane acquittés par les importateurs classiques [36] [37] ✓ Fait établi. C’est pourquoi le choix de la loi française de cibler les seules plateformes prête le flanc à la critique, sur le plan juridique comme sur le plan environnemental : les plateformes sont l’expression la plus extrême du modèle, mais la mode éphémère traditionnelle représente toujours l’essentiel des volumes [84] [82] ◈ Preuves solides.
- Taxer le volume : des éco-contributions REP fortement modulées selon la durabilité et la réparabilité, appliquées à tous les producteurs qui vendent sur un marché, y compris les plateformes non résidentes [88] ◈ Preuves solides.
- Rendre les acheteurs responsables : des accords contraignants et des règles de responsabilité solidaire, sur le modèle de l’Accord et de la loi californienne SB 62, couvrant les salaires et la durée du travail autant que la sécurité [48] [61] ◈ Preuves solides.
- Combler la faille des colis : considérer les plateformes de vente directe comme des importateurs au regard des règles sur les substances chimiques, la sécurité et les douanes [68] [41] ◈ Preuves solides.
- Encadrer l’exportation de déchets : classer comme déchets, et non comme biens d’occasion, les vêtements usagés non triés et invendables [76] [17] ◈ Preuves solides.
- Assainir les données : une publication auditée et comparable des volumes, des émissions et des listes de fournisseurs, au lieu d’indicateurs choisis par les entreprises [29] [33] ◈ Preuves solides.
La troisième conclusion porte sur les politiques qui fonctionnent. Les réformes qui ont rapidement modifié le comportement des entreprises étaient précises, exécutoires et rattachées à des acteurs identifiables : l’Accord conclu après le Rana Plaza, la règle californienne de responsabilité solidaire, la suppression de l’exemption de minimis, les amendes infligées en France au titre du droit de la consommation [48] [61] [34] [44] ✓ Fait établi. Les engagements qui n’ont pas modifié les comportements étaient généraux et volontaires : promesses climatiques, labels de durabilité et objectifs de contenu recyclé qui ont progressé en valeur absolue tout en reculant en proportion d’un marché en expansion [4] [1] [101] ✓ Fait établi. La responsabilité élargie du producteur se situe désormais entre ces deux catégories. Son efficacité dépendra du niveau des éco-contributions, et non de la simple existence des filières.
La quatrième conclusion tient à l’honnêteté des chiffres eux-mêmes. Les mythes selon lesquels la mode serait la deuxième industrie la plus polluante, ou émettrait 10 % des gaz à effet de serre mondiaux, ont offert au secteur un moyen commode d’écarter ses détracteurs [23] [24] ✓ Fait établi. Les chiffres défendables — environ 2 % à 4 % des émissions selon les estimations les plus prudentes, des émissions sectorielles de nouveau en hausse en 2023, 59 % des fibres constituées de polyester, un salaire minimum équivalant à 41 % d’un salaire décent au Bangladesh — sont suffisamment graves sans qu’il soit besoin d’exagérer [4] [20] [1] [3] ✓ Fait établi. Un bilan vérifiable offre à la réglementation un fondement plus solide qu’un bilan réfutable.
Chacune des solutions examinées dans ce rapport donne ses meilleurs résultats lorsqu’elle réduit le nombre total de vêtements neufs fabriqués, et ses pires lorsqu’elle permet à ce nombre de continuer à croître [99] [97] [1]. L’efficacité par article s’est améliorée à plusieurs endroits, mais le volume de production a augmenté plus vite. Un cadre d’action publique qui donne un prix au volume — par les éco-contributions REP, la responsabilité juridique et les droits de douane — s’attaque à la cause ; un cadre qui perfectionne le vêtement pris isolément s’attaque à un symptôme.
La dernière conclusion est que le bilan commence à être réglé. Shein a basculé dans une perte trimestrielle moins d’un an après que les États-Unis eurent mis fin à la franchise de droits sur les colis [34] ✓ Fait établi. La France fait désormais payer aux plateformes ultra-rapides chaque article qu’elles vendent [32] ✓ Fait établi. L’Union européenne a interdit la destruction des vêtements invendus, instauré un droit sur chaque colis de faible valeur et rendu les producteurs de textiles responsables des déchets qu’ils engendrent [45] [41] [88] ✓ Fait établi. Un tribunal chilien a jugé un État responsable d’un désert de vêtements jetés [78] ◈ Preuves solides. Rien de tout cela n’inverse encore la croissance des volumes. Mais cela marque la fin de l’époque où le vêtement le moins cher de l’histoire pouvait être vendu comme si ses coûts n’existaient pas.